Participation numérique ? Oui, si elle incarne des valeurs

Clément Mabi est maître de conférences en Science de l’information et de la communication à l’UTC de Compiègne. Pour ce chercheur (1), qui s’intéresse aux mutations de nos activités démocratiques, les outils participatifs numériques sont les mises en technologie de valeurs. Les choix techniques incarnent nos idéaux, embarquent des valeurs qui guident nos actions. Son postulat ? Partir des citoyens et des acteurs, des « gens qui font » pour construire les outils et les mettre au service de la participation citoyenne.

Missions Publiques. On revient peu à peu de l’idée que le numérique est un outil au service d’une démocratie plus ouverte. Quelle est votre analyse ?
Clément Mabi.
Le numérique est aujourd’hui beaucoup utilisé mais le résultat n’est pas à la hauteur de l’enjeu démocratique. Pour l’heure, le bilan est globalement décevant. Pour revenir aux origines de l’engouement pour le numérique dans la participation, il faut remonter au début des années 2010 avec « l’Open gouvernment » (2) puis à l’euphorie des civic tech (change.org, Cap collectif…). Barack Obama, élu en 2009 avec un appel aux technologies numériques pour mobiliser les citoyens, est un premier exemple de l’attrait citoyen des technologies numériques. En France, la consultation « Loi pour une République Numérique en 2016 » a constitué un tournant important en réunissant plus de 20 000 participants. En Espagne, le déploiement de la plateforme Decidim la même année a encouragé la mise en place de biens communs numériques accompagnés par les institutions.

Mais pour s’en sortir financièrement, ces civic tech se sont progressivement mises à répondre aux marchés publics et à devenir des prestataires. Une dynamique qui a progressivement limité la portée critique de ces acteurs qui ont été contraints de massifier la participation pour répondre aux attentes des élus. Cette massification entraîne des conséquences politiques : la participation est alors moins conçue comme un outil pour confronter le point de vue de citoyens mais plus pour récolter des opinions, qui peuvent être rassemblées dans des grandes masses de données, à l’image de ce que l’on a vu pendant le grand débat national. Les plateformes de participation numérique fonctionnent beaucoup sur la « popularité » (le nombre de fois qu’une idée va être vue). Cette « popularité » est un héritage universitaire, on gère les contributions en ligne comme les publications : si un contenu est beaucoup vu, il est considéré comme le meilleur.

Missions Publiques. Quelles sont les conséquences de cette massification de la participation en ligne ? La pandémie n’aurait-t-elle modifié de façon durable la façon dont les collectivités appréhendent la participation citoyenne avec un recours plus systématique à la consultation numérique ?
Clément Mabi.
Les conséquences sont multiples : on ne s’intéresse pas aux sujets mais en priorité aux productions qui vont en découler. Et avec cette masse, on ne cherche pas (est-ce seulement possible ?) à faire des synthèses, on fait des « arbres de la connaissance » qui ne rendent pas vraiment compte de la nuance ou de la finesse des échanges. Enfin, on ne peut pas mesurer la représentativité car on ne sait pas qui participe. A titre d’exemple, Les décodeurs du journal Le Monde avaient mis en lumière que sur le Grand débat national, 40% des contributions en ligne étaient des copier-coller. Les plateformes, quand il s’agit de sujets sensibles, peuvent aussi être trustées par les lobbies. Et enfin, les données sont souvent perdues et/ou jamais analysées.

Comme dans beaucoup de secteurs, la pandémie a largement popularisé les outils de communication à distance, donnant le sentiment que la participation citoyenne par le numérique était très accessible. Pourtant, les enjeux politiques demeurent et la réalité va progressivement reprendre ses droits. Organiser de la démocratie participative n’est pas simple, choisir les bons outils non plus.

"Pour que la participation numérique et la délibération en présentiel se complètent, il est nécessaire de co-designer ensemble les processus en amont et non séparément, ce qui est aujourd’hui trop souvent le cas.

Clément MABI

Maître de conférences en Science de l’information et de la communication à l’UTC de Compiègne

Missions Publiques. Le numérique peut toutefois permettre de compléter un processus participatif en présentiel. Comment mieux articuler les dispositifs numériques et la délibération ? Et dans quels cas cette complémentarité est-elle optimale ?
Clément Mabi.
Le numérique dans les processus participatifs peut être intéressant à plusieurs niveaux : tout d’abord en termes de traçabilité ; ensuite, il contribue, à donner de l’ampleur à certaine forme d’activisme et de citoyenneté active et à entretenir la visibilité des sujets : on l’a vu notamment au travers de la pétition en ligne « l’Affaire du siècle » (3) qui a collecté deux millions de signatures en un mois. Il peut enfin être utile en aval d’une démarche de délibération pour nourrir la restitution et organiser le droit de suite avec les élus.

Pour que la participation numérique et la délibération en présentiel se complètent, il est nécessaire de co-designer ensemble les processus en amont et non séparément, ce qui est aujourd’hui trop souvent le cas. Dans les marchés publics, les lots sont pensés séparément. Cette articulation doit être au service des besoins du commanditaire et de la réussite du processus. Autre enjeu : la formation des institutions et des administrations au numérique. Les services informatiques sont ceux qui ont connu les plus grosses coupes budgétaires. Ces derniers n’ont pas assez d’effectif et ne peuvent pas se former pour être à la page en termes de numérique dans la fonction publique. Le numérique n’est pas très porté dans les institutions et si c’était le cas, les collectivités auraient peut-être une meilleure compréhension de l’intérêt de ces outils (au-delà de mettre en place des plateformes de consultation pour « faire du nombre »).

Quand la matière première est de qualité, comme les résultats des travaux des mini-public par exemple, ce que fait le mieux le numérique est de venir l’enrichir. Quand le numérique est également utilisé pour des usages ciblés, pour modérer ou nourrir la discussion intelligente comme en présentiel, c’est au service de la démarche dans son ensemble. Aujourd’hui, on valorise certaines visions du numérique par rapport à d’autres mais il faut accepter que certains outils ne soient pas favorables à la délibération. Le numérique dans la participation citoyenne, oui, mais par petites touches et pensé en amont. Il faut choisir ses accélérations !

(1) Les recherches de Clément Mabi portent sur la participation politique en ligne et les usages citoyens du numérique.
(2) Le gouvernement ouvert, ou démocratie ouverte (en anglais open government), est une doctrine de gouvernance qui vise à améliorer l’efficacité et la responsabilité des modes de gouvernance publique. Elle établit que les citoyens ont le droit d’accéder aux documents et aux procédures de leurs gouvernements afin de favoriser une transparence et une responsabilisation accrue et de donner aux citoyens les moyens nécessaires pour contrôler les décisions gouvernementales et locales, les superviser et y prendre part.
(3) La pétition « L’affaire du siècle », initiée par quatre associations le 17 décembre 2018, visait à poursuivre en justice l’État pour inaction en matière de lutte contre le réchauffement climatique.
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