Forum pour l’avenir franco-allemand : "notre valeur cardinale est le caractère participatif"

Anne-Gaëlle Javelle est directrice du Secrétariat allemand du Forum pour l’avenir franco-allemand (1), une plateforme de dialogue entre actrices et acteurs issus de collectivités territoriales françaises et allemandes innovantes. Elle nous explique les ambitions de ce projet auprès des décideuses et décideurs : valoriser les expériences locales et en tirer les leçons à l’échelle des deux pays.

Missions Publiques. Le président Emmanuel Macron et la chancelière Angela Merkel ont signé en janvier 2019 le traité d’Aix-la-Chapelle, qui vise à façonner un avenir commun en renforçant la coopération (2) et l’intégration franco-allemandes (3). Comment le Forum pour l’avenir franco-allemand s’inscrit dans cette démarche ?

Anne-Gaëlle Javelle. Le Forum pour l’avenir franco-allemand est l’un des projets prioritaires du Traité d’Aix-la-Chapelle. C’est un projet atypique dans la mesure où il est multithématique et travaille avec un grand nombre d’acteurs : institutionnels, société civile, citoyens, porteurs de projets locaux, administration, experts… Ce que nos deux gouvernements attendent de ce projet, c’est d’apporter un éclairage transversal sur les grandes transformations (la transition écologique, la digitalisation, la sécurité…) qui traversent la France et l’Allemagne, et de faire émerger des propositions pour que nos pays en ressortent plus forts et plus unis.

Pour cela, le Forum part d’un constat central : ces transformations affectent nos deux pays certes, mais pas de la même manière et ne nous affectent pas tous. Par exemple, la crise des Gilets Jaunes a rappelé que le prix de l’essence impacte de façon extrêmement différenciée les populations et les régions – des différences qui sont souvent gommées par les statistiques nationales présentées dans les médias et les discours politiques.

Pour cette raison, le Forum travaille directement avec les territoires français et allemands qui ont un temps d’avance : certains ont déjà mis en œuvre des actions innovantes pour répondre positivement à ces grandes transformations. Les différences locales sont une incroyable source de richesse !

"Les différences locales sont une incroyable source de richesse !

Anne-Gaëlle Javelle

Directrice du Secrétariat allemand
du Forum pour l’avenir franco-allemand

Missions Publiques. Le premier cycle de travail du Forum pour l’avenir s’achève : vous avez consacré 18 mois aux deux thèmes qui vous ont été donnés : la résilience économique et la transition écologique. Pourquoi ces deux thématiques ? Comment les avez-vous abordées ?  

Anne-Gaëlle Javelle. La transition écologique et la résilience économique et sociale sont les deux défis majeurs au cœur des préoccupations de nos deux pays. En juillet 2020, notre comité d’orientation[1], présidé par les représentants des gouvernements français et allemand, nous ont chargé d’y travailler alors que nous sortions tout juste de la 1ère vague du Covid – d’où le thème de la résilience. La transition écologique avait été momentanément éclipsée par la crise sanitaire mais elle reste la grande question de notre époque : le consensus est général sur l’objectif – réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre, ce qui implique de modifier la structuration même de nos économies, de nos espaces de vie et de travail, de nos modes de consommation. Mais comment y parvenir ? Comment lancer cette transition ? Ces questions restent largement à défricher. D’où l’intérêt de nos gouvernements pour ces deux thèmes.

Notre premier cycle de travail a commencé en juillet 2020. Chaque cycle dure environ 18 mois, et nous achevons ainsi ce 1er cycle fin mars 2022.

Chaque cycle démarre avec la sélection de 6 initiatives locales en France et en Allemagne, que nous suivons durant plusieurs mois. Nous interrogeons les acteurs locaux : administrations publiques, élus, acteurs de la société civile, acteurs économiques… nous avons même conduit une enquête auprès des habitants de Mouans-Sartoux et de Loos-en-Gohelle, avec lesquelles nous avons travaillé. Nous organisons des dialogues entre les protagonistes des initiatives françaises et allemandes : les sujets d’échanges sont identifiés à partir des difficultés et opportunités rencontrées sur le terrain, au plus proche des intérêts des initiatives sélectionnées. Notre accompagnement est une rue à double sens : les acteurs des initiatives ont l’opportunité d’apprendre au contact de leurs confrères d’autres villes françaises et allemandes. Lorsqu’ils sont intéressés, nous allons même jusqu’à faire de la recherche-action : nous avons ainsi accompagné Marbourg pendant 1 an, partagé nos observations avec les élus locaux, la société civile et l’administration locale ; notre étude a été jugée si utile que la nouvelle coalition municipale a exprimé le souhait de poursuivre la coopération avec le Forum pour l’avenir durant le prochain cycle, ce que nous ferons !

Au fil de ces rencontres et de ces dialogues, nous comprenons mieux les choix qui ont conduit à la réussite de chaque initiative ; les difficultés locales et structurelles qu’elles ont rencontrées. Les points communs et différences qui se révèlent au fil de ces échanges entre la France et l’Allemagne sont très riches d’enseignements – tant pour les acteurs locaux que pour le Forum !

C’est aussi ce qui nous permet d’identifier des pistes de recommandations de politique publique pertinentes pour le niveau national. De nombreux facteurs de réussite et d’échec des innovations sont liés aux contextes locaux spécifiques à chaque territoire ; mais au fil des dialogues et de ce travail de fond avec chaque initiative sélectionnée, on voit émerger des tendances communes : le rôle structurant d’une directive européenne, le poids administratif des dossiers de demande de subvention, l’organisation ministérielle, la posture des administrations publiques locales vis-à-vis des acteurs de la société civile… On comprend comment tel montage d’un dossier de financement français présente une opportunité énorme pour soulager les municipalités françaises et allemandes ; comment telle disposition légale crée un biais positif pour favoriser l’implantation d’agriculteurs bio.

C’est un véritable travail de « décantage » que nous opérons en associant acteurs de terrain et experts thématiques et administratifs à nos réflexions. Pour tirer du local des recommandations utiles au niveau national, il faut réunir les deux mondes : leur offrir un lieu où ils peuvent présenter leurs perspectives, échanger leurs idées de solution, confronter les contradictions inévitables entre la logique descendante qui prévaut dans les administrations nationales, et les logiques locales structurées sur des réalités beaucoup plus transversales. Ce lieu d’échange, nous l’avons appelé « la chambre de résonance ». Nous venons justement d’en terminer la première édition en février dernier. Une aventure bilingue, multisectorielle et pluridisciplinaire incroyable !

 

Missions Publiques. Quel rôle jouent les valeurs locales dans les initiatives locales avec lesquelles vous travaillez ? Et comment leur donner du poids dans les écosystèmes national / fédéral et européen ?

Anne-Gaëlle Javelle. La question des valeurs est prégnante. Les territoires qui ont réussi leur transition ont toutes en commun le fait d’avoir défini avec l’appui de leur population une valeur commune et d’avoir massivement investi leurs efforts autour de cette valeur. Par exemple, Mouans-Sartoux, une petite ville dans le sud-est de la France, a réussi en dix ans à offrir du 100 % bio et local dans ses cantines scolaires. Pourquoi était-ce si important ? Tout a commencé avec la crise de la vache folle dans les années 1990. La sécurité des aliments proposés aux enfants à l’école est devenue une valeur cardinale. Au fur et à mesure, la mairie a intégré dans cette valeur la qualité environnementale de ces aliments. En 2008, elle s’est fixée comme objectif d’atteindre le 100% bio et local – objectif atteint en 2018 alors que la France vient à peine de mettre en œuvre un seuil de 20% bio. Si cette ville est allée aussi loin, c’est qu’elle a fait un choix extrêmement clair sur cette valeur à partir de laquelle elle a structuré tous ses efforts jusqu’à aujourd’hui – 30 ans d’action !

Un autre exemple parlant est le petit village de Nebelschütz en Allemagne. Situé dans l’ex-Allemagne de l’Est, ce village d’identité sorabe a connu une forte décroissance après la réunification. Ses habitants partaient s’installer à l’Ouest, les usines et commerces fermaient les uns après les autres. Pour redonner vie à son village, le maire a misé sur son identité culturelle et son passé agricole. Il a protégé l’architecture traditionnelle, redynamisé la vie culturelle locale en ouvrant une maternelle sorabe qui a attiré de nouvelles familles dans le village, favorisé l’installation d’agriculteurs bio et l’économie circulaire. L’identité sorabe ne préjugeait pas d’un virage environnemental, mais ce parti-pris a contribué à redonner vie au village en préservant son identité.

Ces valeurs sont donc bien souvent la source et le fil rouge de ces réussites locales. L’approche du Forum pour l’avenir n’est pas d’essayer d’en généraliser l’adoption, bien sûr, mais de donner à voir comment des villes ont réussi à établir un consensus avec leur population, leur société civile, leurs acteurs économiques autour de ces valeurs ; puis comment elles ont réussi à mobiliser les moyens (locaux, régionaux et nationaux/fédéraux) pour les mettre en action. Car il ressort d’ores et déjà très nettement que c’est parce qu’ils ont d’abord construit un consensus local autour de ces valeurs que ces territoires ont réussi à atteindre les résultats extraordinaires qui ont fait leur réputation.


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