Regarder l’innovation démocratique au-delà de l’Europe

L’innovation démocratique ne s’invente pas qu’en Europe mais la recherche, elle, continue trop souvent de la penser depuis des cadres occidentaux. Avec ses ateliers « Reversing the Gaze », le projet ScaleDem entend renverser cette habitude : faire du Sud global non plus un simple terrain d’application des théories occidentales, mais une source qui les met à l’épreuve. Andrea Cervera Robles et Silvia Remolina Diaz, de l’Extituto de Política Abierta (Colombie), et Garance Monnier, de Missions Publiques, expliquent ce que ce déplacement du regard change pour l’avenir de la démocratie.

Missions Publiques. Vous travaillez depuis plusieurs années sur la participation citoyenne et l’innovation démocratique en Amérique latine. Où en est aujourd’hui la participation citoyenne dans la région ? Et que nous apprennent les recherches menées sur ce sujet ?

Andrea Cervera Robles et Silvia Remolina Diaz. Chez Extituto, nous répondons d’abord à partir de notre expérience de terrain. Depuis sept ans, nous accompagnons des organisations de la société civile, des institutions publiques et des initiatives d’innovation démocratique en Colombie, en Amérique latine et dans d’autres pays du Sud.

Nos réflexions s’appuient aussi sur les travaux de chercheuses comme Thamy Pogrebinschi et Melisa Ross. Leurs recherches nous aident à mieux comprendre ce que nous observons sur le terrain.

L’Amérique latine a une longue histoire de participation citoyenne. On y trouve des budgets participatifs, des conseils citoyens, des plateformes numériques, des forums de dialogue ou encore des démarches de suivi citoyen de l’action publique. Pendant longtemps, plusieurs de ces dispositifs ont été soutenus par des gouvernements. Mais ce soutien est aujourd’hui plus fragile. La région traverse un moment difficile. La polarisation augmente. La confiance envers les institutions baisse. Dans certains pays, les tendances autoritaires se renforcent. Cela fragilise les espaces de participation, surtout lorsqu’ils dépendent fortement de la volonté politique des gouvernements.

Pourtant, l’attachement à la démocratie reste fort. Selon le Latinobarómetro 2024, 52 % des Latino-Américains considèrent encore la démocratie comme la meilleure forme de gouvernement. Mais seuls 33 % se disent satisfaits de son fonctionnement réel.

Ce décalage est important. Il montre que beaucoup de citoyennes et citoyens croient encore en la démocratie, mais ne sont pas satisfaits de la manière dont elle fonctionne au quotidien.

Dans ce contexte, la société civile joue un rôle essentiel. Quand les gouvernements se retirent, des associations, des collectifs locaux et des leaders communautaires continuent à créer des espaces de dialogue. Ils défendent les droits. Ils organisent des campagnes. Ils mobilisent les habitants. Ils cherchent à maintenir vivante la participation citoyenne. Dans des pays comme la Colombie, le Mexique, l’Argentine, le Brésil, le Chili ou la Bolivie, ce travail se fait parfois dans des conditions difficiles. Les acteurs de terrain peuvent faire face à des risques de sécurité. Ils doivent aussi composer avec une forte méfiance envers les institutions publiques.

Mais ces pays disposent aussi de traditions solides d’organisation communautaire. C’est une force importante. La participation ne passe pas seulement par les institutions. Elle existe aussi dans les quartiers, les mouvements sociaux, les réunions locales, les plateformes numériques et les mobilisations publiques. Cela change aussi la manière de faire de la recherche sur l’innovation démocratique. Les chercheurs ne s’intéressent plus seulement aux dispositifs formels, créés par les institutions. Ils regardent aussi les pratiques plus informelles, portées par les citoyens, les communautés et les mouvements sociaux.

Malgré les incertitudes, l’Amérique latine reste donc un espace très important pour comprendre l’avenir de la démocratie. On y voit des tensions fortes, mais aussi une grande capacité d’expérimentation. Les acteurs locaux continuent à chercher de nouvelles façons de faire vivre la démocratie, de la défendre et de la renouveler.

 

Missions Publiques. Les expériences latino-américaines montrent que l’innovation démocratique ne vient pas seulement d’Europe. Pourquoi était-il important, pour un projet européen comme ScaleDem, de croiser son regard avec des pratiques et des savoirs venus d’autres régions du monde ?

Garance Monnier. ScaleDem est un projet européen visant à transposer les innovations démocratiques hors des laboratoires de recherche pour les intégrer dans les politiques concrètes. Mais pour comprendre l’innovation démocratique, il ne suffit pas de regarder l’Europe. La participation citoyenne et la démocratie délibérative se développent partout dans le monde. Elles prennent des formes différentes selon les contextes, les histoires politiques et les réalités sociales.

Aujourd’hui, les connaissances restent encore trop dispersées. Elles sont séparées entre plusieurs disciplines de recherche. Elles sont aussi séparées entre les continents. Or beaucoup d’expériences démocratiques importantes sont nées en dehors de l’Europe. Certaines ont même inspiré, plus tard, des démarches européennes.

C’est pour cette raison que ScaleDem a lancé la série d’ateliers « Reversing the Gaze ». L’idée est simple : ne pas seulement regarder le reste du monde depuis l’Europe, mais aussi accepter que d’autres régions du monde nous aident à interroger nos propres manières de penser la démocratie. Ces ateliers réunissent des praticiens et praticiennes expérimentés, venus de différentes régions du monde. Ils permettent de partager des expériences, de comparer les difficultés rencontrées et de comprendre comment les mêmes défis démocratiques sont abordés ailleurs.

L’objectif n’est donc pas seulement d’enrichir la recherche de ScaleDem. Il est aussi de créer un vrai espace d’échange entre pairs. Dans un moment où la démocratie est fragilisée dans de nombreux pays, ces dialogues sont précieux. Ils nous aident à mieux comprendre ce que la démocratie traverse aujourd’hui, et comment elle peut se réinventer.

"Les chercheurs s’intéressent de plus en plus à la participation dans des contextes marqués par les inégalités, la fragilité institutionnelle, l’informalité et la variabilité de la présence de l’État, encore peu pris en compte par la théorie démocratique dominante.

Andrea Cervera Robles

Coordinatrice en intelligence collective chez Extituto

Missions Publiques. Concrètement, comment cette volonté d’« inverser le regard » se traduit-elle dans les ateliers ? Et qu’en retenez-vous à ce stade ?

Garance Monnier. Les ateliers durent environ trois heures. Ils se tiennent en ligne, à un horaire adapté à la région concernée. À ce jour, deux ateliers ont eu lieu. Le premier portait sur l’Amérique latine et le second sur l’Europe de l’Est et les Balkans. Chaque session commence par l’intervention de deux spécialistes de la démocratie dans la région étudiée. Leur rôle est d’apporter des exemples concrets et de poser le contexte.

Pour l’Amérique latine, nous avons par exemple échangé avec Benjamin Goldfrank et Rocío Annunziata. Pour l’Europe de l’Est et les Balkans, avec Irena Fiket et Paulina Pospieszna. Ces regards sont importants. Ils permettent de partir des réalités vécues sur le terrain, et pas seulement de cadres théoriques construits en Europe.

Le cœur des ateliers porte ensuite sur une question centrale : comment une innovation démocratique peut-elle dépasser le stade de l’expérimentation ? Autrement dit, comment peut-elle devenir une pratique durable, utile et adaptée à son contexte ?

Dans ScaleDem, nous travaillons à partir de quatre dimensions de la mise à l’échelle : High, Out, Deep et In. Ces dimensions permettent d’examiner plusieurs aspects : le lien avec les institutions, la diffusion à d’autres territoires, l’ancrage dans la société et la transformation des pratiques.

Ce qui me frappe déjà, c’est que les réponses varient beaucoup selon les contextes. Dans un pays où les institutions sont relativement stables, certaines choses semblent possibles. Dans un pays marqué par la défiance, la fragilité institutionnelle ou la crise politique, les priorités changent. La même question peut donc ouvrir sur des réalités très différentes.

Andrea Cervera Robles et Silvia Remolina Diaz. Pour nous, « inverser le regard » signifie changer la direction habituelle de la production de savoir. Trop souvent, les théories sur l’innovation démocratique sont construites à partir d’expériences européennes. Elles sont ensuite appliquées ou testées ailleurs. Ces ateliers proposent de faire l’inverse.

Il ne s’agit pas de considérer le Sud global comme un simple terrain d’application. Il s’agit de reconnaître que ces régions produisent aussi des savoirs, des méthodes et des critiques utiles pour repenser les cadres existants.

Concrètement, les ateliers créent un espace structuré où les expériences venues d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, des Balkans ou d’autres régions peuvent enrichir la recherche de ScaleDem. Elles peuvent aussi la questionner. Les échanges ont montré plusieurs défis très concrets. Les participants ont parlé du manque de financements, de la difficulté à obtenir un soutien politique, ou encore du besoin de créer des espaces adaptés aux réalités locales. Ils ont aussi insisté sur les conditions nécessaires pour faire vivre la participation citoyenne dans le temps. Il faut de la confiance, des liens communautaires, des capacités locales et une compréhension fine du contexte social et culturel.

Dans beaucoup de pays, la confiance envers les institutions est faible. Les espaces civiques peuvent être instables. Dans ces situations, les innovations démocratiques ne se diffusent pas seulement par les institutions. Elles tiennent souvent grâce aux communautés elles-mêmes. Elles reposent sur l’appropriation locale, la légitimité des acteurs de terrain et leur capacité à s’adapter à des contextes politiques changeants.

"Ces ateliers interrogent ce qui se passe lorsque cette logique est inversée et que le Sud global n’est plus seulement un terrain d’application, mais aussi la source qui met la théorie à l’épreuve.

Silvia Remolina Diaz

Coordinatrice de Demo.Reset à l’Extituto

Missions Publiques. Qu’espérez-vous voir émerger de ces ateliers ?

Andrea Cervera Robles et Silvia Remolina Diaz. À court terme, nous voulons d’abord reconnaître le temps et l’expertise des personnes qui participent aux ateliers.

À plus long terme, nous espérons que le travail de ScaleDem permettra de mieux relier la recherche académique et les pratiques de terrain. La théorie de la mise à l’échelle peut devenir un outil utile pour les initiatives d’innovation démocratique. Elle peut les aider à mieux comprendre leur impact, leurs limites et leurs possibilités d’évolution. L’objectif n’est pas d’imposer un modèle unique. Il s’agit plutôt d’offrir un cadre souple, capable de s’adapter à différents contextes. Un cadre qui aide les acteurs à renforcer ce qu’ils font déjà, tout en tenant compte de leurs réalités politiques, sociales et culturelles.

Garance Monnier. Nous aimerions aussi organiser une session interrégionale. Jusqu’ici, les ateliers ont été organisés par région. C’était nécessaire pour bien comprendre chaque contexte.

Mais une rencontre entre les régions permettrait d’aller plus loin. Elle offrirait aux participants un espace pour comparer leurs expériences, leurs difficultés et leurs manières d’agir.C’est aussi l’un des objectifs du projet : créer un dialogue entre des personnes qui travaillent sur les mêmes enjeux, mais dans des contextes très différents.

Les enseignements des ateliers « Reversing the Gaze » nourriront également un document d’orientation. Celui-ci pourra être présenté lors de conférences internationales. Mais l’enjeu ne se limite pas à produire un document. Nous voulons surtout faire circuler ces perspectives. Nous voulons contribuer à une réflexion plus ouverte, plus collective et plus représentative de la diversité des expériences démocratiques dans le monde.

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