En Serbie, en Géorgie, en Moldavie, des jeunes s’engagent dans des mouvements anticorruption et des mobilisations démocratiques parfois au risque de leur sécurité. Pourtant, ils restent quasi absents des espaces de décision formels. C’est ce paradoxe qu’EDYN, réseau européen actif dans 23 pays, cherche à résoudre, notamment à travers YouthDecide 2040 : un programme de recherche dans le cadre duquel le réseau a organisé une douzaine d’ateliers en Europe centrale et orientale pour recueillir la vision des jeunes sur l’avenir de la démocratie. Carlotta Serioli et Lubica Kovacova expliquent pourquoi la vraie question n’est pas si les jeunes veulent participer, mais comment les institutions acceptent – ou non – de les reconnaître.
Missions Publiques. On dit souvent que les jeunes se détournent de la politique. Est-ce aussi ce que vous observez en Europe centrale et orientale ?
Carlotta Serioli et Lubica Kovacova. Pas exactement. Ce que nous observons, ce n’est pas un désintérêt total pour la politique, mais plutôt une méfiance envers les formes politiques traditionnelles.
Beaucoup de jeunes que nous rencontrons trouvent les institutions politiques trop lointaines, trop opaques ou trop dominées par les générations plus âgées. Ils ont le sentiment que leurs préoccupations concrètes ne sont pas vraiment entendues. Cela se traduit par une faible participation électorale, un rapport distant aux partis politiques et parfois un certain cynisme.
Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne veulent pas agir. Au contraire. Beaucoup s’engagent dans des mouvements citoyens, des campagnes thématiques, des actions locales, des pétitions, des manifestations ou de l’activisme en ligne. Dans plusieurs pays de notre région, des jeunes ont même été en première ligne de mouvements anticorruption ou de mobilisations démocratiques, parfois au risque de leur propre sécurité, comme en Serbie ou en Géorgie.
La différence avec l’Europe occidentale tient surtout au contexte. Partout en Europe, les jeunes participent autrement que les générations précédentes. Mais dans notre région, cet engagement se heurte plus fortement à des obstacles structurels : manque d’accès aux espaces de décision, faible reconnaissance institutionnelle, réseaux fermés, participation souvent informelle ou réservée à celles et ceux qui disposent déjà de ressources.
"Ces jeunes ne sont pas absents parce qu’ils n’ont rien à dire. Ils sont absents parce que les espaces de participation ne sont pas toujours pensés pour eux.
Lubica Kovacova
Directrice générale d’EDYN
Missions Publiques. Quels sont les principaux freins à leur participation ? Missions Publiques. Vous décrivez un « écosystème de participation élitiste ». Est-ce que les outils que vous proposez ne risquent pas de toucher, là encore, les jeunes qui en ont le moins besoin ?
Carlotta Serioli et Lubica Kovacova. Le premier frein, c’est l’accès. Dans beaucoup de pays, participer suppose déjà d’avoir les bons réseaux, d’être proche d’une institution, de connaître les codes ou de pouvoir donner du temps bénévolement. Cela exclut de fait beaucoup de jeunes.
Ce sont souvent les jeunes les moins dotés en ressources qui rencontrent le plus de difficultés : jeunes vivant en zones rurales, jeunes issus de milieux modestes, jeunes femmes, minorités ethniques ou religieuses, étudiants de première génération, ou encore jeunes qui ont des responsabilités familiales ou de proche aidant.
Ces jeunes ne sont pas absents parce qu’ils n’ont rien à dire. Ils sont absents parce que les espaces de participation ne sont pas toujours pensés pour eux.
Il existe aussi un vrai fossé générationnel dans la représentation politique. Les jeunes sont peu présents dans les lieux où les décisions se prennent. Et quand ils participent autrement (en ligne, dans la rue, dans leur communauté/ville) ces formes d’engagement sont encore trop rarement reconnues comme de la participation démocratique à part entière.
C’est là que se situe l’un des grands enjeux : rapprocher les institutions des nouvelles formes d’engagement des jeunes.
Missions Publiques. Comment EDYN agit-il concrètement pour réduire ce décalage ?
Carlotta Serioli et Lubica Kovacova. Notre approche repose sur deux dimensions.
D’un côté, nous travaillons avec les jeunes pour renforcer leurs compétences, leurs réseaux et leur confiance. Nous créons des espaces sûrs, non partisans, où ils peuvent s’exprimer librement, débattre, tester des idées et apprendre les uns des autres.
Nous utilisons beaucoup l’apprentissage entre pairs. Cela fonctionne bien, car les jeunes se sentent plus à l’aise quand ils ne sont pas seulement “consultés”, mais pleinement impliqués dans la discussion. Les formats que nous privilégions sont très concrets : formations, ateliers délibératifs, laboratoires d’idées, initiatives locales.
De l’autre côté, nous travaillons aussi avec les institutions. L’objectif est de les aider à reconnaître que la participation ne se limite pas au vote ou à l’adhésion à un parti. Une pétition, une mobilisation locale, une campagne numérique ou un atelier citoyen peuvent aussi être des formes d’engagement démocratique.
Notre rôle est donc de faire le lien entre ces deux mondes : les jeunes qui agissent déjà, et les institutions qui doivent apprendre à mieux les écouter.
« Notre travail vise non seulement à renforcer le pouvoir d’agir des jeunes, mais aussi à combler le fossé entre les institutions et les nouvelles formes de participation démocratique.»
"Ce sentiment d’appropriation est essentiel. Les jeunes [...] veulent contribuer à définir les questions, imaginer des scénarios, discuter des choix possibles et voir comment leurs idées peuvent être reliées à la décision publique.
Carlotta Serioli
Directrice Adjointe d’EDYN
Missions Publiques. Que vous apprennent les ateliers YouthDecide 2040 menés dans différents pays ?
Carlotta Serioli et Lubica Kovacova. Les ateliers confirment une chose très simple : quand on propose aux jeunes un cadre adapté, ils répondent présents.
Plus de 300 jeunes ont déjà participé aux ateliers nationaux organisés dans le cadre de YouthDecide 2040. Ils ont particulièrement apprécié le format interactif, la possibilité de co-créer des visions pour l’avenir et le fait de ne pas être de simples participants passifs.
Ce sentiment d’appropriation est essentiel. Les jeunes ne veulent pas seulement être écoutés à la fin d’un processus déjà écrit. Ils veulent contribuer à définir les questions, imaginer des scénarios, discuter des choix possibles et voir comment leurs idées peuvent être reliées à la décision publique.
Ces ateliers montrent aussi les défis très concrets de la mobilisation. Organiser des formats de qualité demande beaucoup de préparation, notamment pour les facilitateurs locaux. Et dans certains pays, comme en Moldavie, mobiliser les participants reste difficile, avec des désistements de dernière minute ou une participation plus faible que prévu.
Mais l’enseignement principal reste positif : les jeunes veulent participer. La question est de savoir si les institutions sont prêtes à reconnaître leurs façons d’agir et à leur donner une vraie place dans les décisions.






