En Papouasie-Nouvelle-Guinée, Priscilla Kevin, pionnière du numérique

Au cœur de l’Océanie, la Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG) compte près de 10 millions d’habitants et plus de 800 langues parlées, ce qui en fait l’un des États les plus linguistiquement diversifiés au monde. Cette richesse culturelle s’accompagne toutefois de défis importants, notamment en matière d’inclusion numérique : en 2024, seuls 27 % des habitants avaient accès à Internet. Originaire de ce pays, Priscilla Kevin, entrepreneure et ingénieure informatique, consacre une grande partie de sa carrière à réduire cette fracture et à faire des nouvelles technologies un levier d’émancipation économique et citoyenne. Portrait d’une Fellows de Missions Publiques.

Transformer le rapport de son pays au numérique

Lorsqu’elle obtient son diplôme d’informatique en 1997, Priscilla Kevin fait partie des premières générations de professionnels formés dans ce domaine en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le pays, indépendant depuis 1975, découvre alors progressivement les technologies numériques. L’accès à Internet est encore récent et l’écosystème technologique embryonnaire. « Nous étions surtout des utilisateurs des nouvelles technologies et du numérique, pas des développeurs », dit-elle aujourd’hui avec le recul.

À l’époque, les laboratoires de recherche sont rares et les entreprises technologiques pour lesquelles travailler sont quasiment inexistantes. Les géants mondiaux du secteur, comme Google, Apple et Microsoft, semblent très éloignés des réalités locales et économiques du pays. Cette situation nourrit pourtant sa conviction : la Papouasie-Nouvelle-Guinée doit pouvoir développer ses propres compétences et construire son propre écosystème numérique.

En 2014, elle s’associe à Winifred Kula, une autre informaticienne engagée elle aussi dans le développement du secteur du numérique dans le pays. Ensemble, elles fondent le PNG Digital ICT Cluster, une organisation à but non lucratif créée dans le cadre d’un programme soutenu par l’Union européenne et porté par l’Office national du commerce de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Leur ambition est alors de structurer et de favoriser la création de pôles économiques dans le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC). Les missions de l’organisation s’articulent autour de quatre grands piliers : les politiques publiques, l’éducation à l’entrepreneuriat, l’incubation et l’accélération de l’innovation, et enfin la digitalisation de l’économie.

Plus de dix ans plus tard, Priscilla Kevin mesure le chemin parcouru. Grâce au travail de sensibilisation et d’accompagnement mené par le Cluster, de nombreux professionnels du secteur ont créé leur propre entreprise, développé et commercialisé des logiciels ou lancé des cabinets de conseil. « Nous ne sommes plus seulement des utilisateurs de technologies : nous participons désormais à l’écosystème. »

Aujourd’hui entrepreneure à la tête de son propre cabinet de conseil depuis plus de treize ans, elle siège également au conseil d’administration de plusieurs organisations liées aux technologies et aux TIC, dont la Bank of South Pacific. C’est d’ailleurs ce qui l’a amenée à rejoindre le réseau Mission Publique en 2020 : la conviction que ce type de réseau international lui apporte, selon ses mots, « un peu plus de poids pour garantir que les citoyens participent à l’agenda numérique. »

Agir contre une fracture numérique qui persiste

C’est précisément dans le cadre du programme « We, the Internet » (qui s’articule autour de la citoyenneté numérique et aux enjeux d’accès à internet), qu’elle va rejoindre le programme de Missions Publiques. La Papouasie-Nouvelle-Guinée est confrontée à ce défi puisqu’une grande partie de sa population se retrouve privés d’une bonne connexion. À l’époque, l’intelligence artificielle n’était pas encore au cœur des débats, mais les réflexions commençaient à fleurir sur ce sujet, jusqu’à ce que la crise du Covid vienne interrompre les initiatives avant qu’elles ne reprennent vraiment leur essor.

Encore aujourd’hui, la fracture numérique reste l’un des principaux défis du pays. Le coût d’Internet demeure très élevé, et près de 80 % de la population vit en zone rurale, souvent sans accès aux services de base ni aux routes. En tant qu’informaticienne, elle mesure tout ce que les technologies peuvent apporter, mais elle constate aussi que de nombreux citoyens n’y ont pas accès. Ils ne disposent pas des informations ou des outils nécessaires pour prendre des décisions éclairées, qu’il s’agisse de créer une entreprise, d’accéder à des services publics ou de comprendre ce qu’il advient de leurs données personnelles. « Qui collecte ces données ? Où sont-elles stockées ? Que se passe-t-il lorsqu’un problème survient ? » Autant de questions qui restent souvent sans réponse pour une grande partie de la population.

À cela s’ajoutent des obstacles matériels. Alors que l’intelligence artificielle transforme déjà de nombreux secteurs à travers le monde, une partie importante de la population papouasienne n’a toujours accès qu’à des réseaux 2G et ne possède pas de smartphone. « Il existe toujours un énorme fossé. Comment le combler ? Comment créer ces plateformes qui permettront à nos citoyens de se connecter et de s’engager de manière plus significative, plutôt que de se sentir exclus et impuissants ? ».

 

Du dialogue au changement : faire du numérique un levier majeur d’émancipation

Au fil des années, l’organisation que Priscilla a cofondée a progressivement étendu son champ d’action à de nombreux domaines. Elle a notamment contribué à l’élaboration de plusieurs textes structurants pour le développement numérique du pays, comme la loi sur les transactions électroniques de 2021 (Electronic Transactions Act), élaborée avec le soutien de l’Union européenne afin de favoriser le commerce numérique. Le Cluster a également participé à la rédaction du Digital Government Act, adopté en 2022, qui pose les bases d’une infrastructure numérique publique et ouvre la voie à une modernisation des services de l’État. Pour Priscilla, ces contributions législatives ne sont pas anecdotiques. Elles sont la preuve que plaider pour le numérique peut aboutir à des changements concrets et durables.

Alors que l’accès au financement reste un obstacle majeur pour les entrepreneurs du secteur technologique, elle travaille avec son équipe à la création de réseaux d’investisseurs. En effet, les produits financiers classiques (prêts bancaires, crédits) ne correspondent pas aux besoins spécifiques des entreprises STEM (sciences, technologies, ingénierie, mathématiques). Pour combler ce manque, elle a engagé des discussions avec les marchés de capitaux et la bourse, afin de développer des solutions de financement mieux adaptées à ces entreprises.

Parmi les initiatives qui ont le plus fonctionné, un programme de formation lancé en 2022 en partenariat avec le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) à destination des femmes entrepreneures de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Pendant six mois, plus de 900 participantes ont été formées aux outils numériques, à la gestion financière, aux réseaux sociaux, à la création de sites web ou encore à la sécurité en ligne. Mais le programme va bien au-delà des outils numériques : les participantes s’initient au design thinking, construisent des drones à partir de matériaux, et échangent en ligne avec des femmes entrepreneures du monde entier. À l’issue de la formation, de nombreuses femmes lancent de nouvelles activités ou renforcent la gestion de leur entreprise. Faute de financements, l’initiative n’a pas pu être poursuivie après la fin du projet, mais reste aujourd’hui le programme dont les femmes parlent le plus.

 

Une porte-parole pour une transformation numérique inclusive

Priscilla Kevin plaide également pour une meilleure reconnaissance stratégique et politique du secteur des TIC (technologies de l’information et de la communication). Il y a dix ou vingt ans, lorsqu’elle débute dans le secteur privé, la technologie n’était pas considérée comme un secteur stratégique, mais plutôt comme un « centre de coûts », une simple question d’exploitation. Aujourd’hui, pourtant, l’ensemble de l’économie, du commerce aux services publics, dépend des infrastructures numériques et de tout ce qui en découle : gestion des données, cybersécurité, identité numérique, etc.

Dans plusieurs pays, la cybersécurité est directement rattachée aux plus hautes instances de l’État, au niveau de la présidence ou du gouvernement, et constitue un sujet stratégique pour la souveraineté nationale. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, le secteur des TIC reste pourtant encore peu reconnu : la plupart des services publics ne sont pas suffisamment numérisés pour permettre aux citoyens d’effectuer leurs démarches et d’interagir facilement avec l’administration. C’est ce fossé que Priscilla cherche à combler, convaincue que le secteur des TIC mérite d’être reconnu et que la transformation numérique doit bénéficier à l’ensemble de la population.

Avec l’essor constant des nouvelles technologies, dont l’IA, le monde change vite et le fossé se creuse entre les pays. Pour des nations comme celle-ci, la question devient cruciale : comment faire reconnaître le secteur des TIC comme une industrie critique, alors même que les besoins et les technologies évoluent sans cesse ? Priscilla Kevin tente de relever ce défi au quotidien, en plaidant pour que chacun, où qu’il soit, puisse avoir accès aux opportunités qu’offrent les nouvelles technologies. Le PNG Digital ICT Cluster bénéficie lui-même d’une reconnaissance qui dépasse les frontières du pays : l’organisation a notamment pris part au dialogue de Genève 2020 sur la cybersécurité et a contribué à plusieurs publications internationales, une légitimité que Priscilla met aujourd’hui au service de son plaidoyer.

 

Des défis qui restent encore à relever

Au-delà des défis technologiques, Priscilla Kevin doit faire face à certains préjugés, notamment celui d’être perçue à travers son genre avant d’être reconnue par son expertise : « Quand ma cofondatrice et moi entrons dans une salle, ils ne voient pas deux informaticiennes. Ils voient deux femmes », raconte-t-elle. Un regard qui, selon elle, continue parfois de ralentir les projets ou de compliquer certaines discussions. « Nous essayons constamment d’enlever l’étiquette du genre pour remettre au premier plan nos compétences et notre expertise ».

Quant à l’évolution de la participation citoyenne en Papouasie Nouvelle-Guinée, Priscilla Kevin se montre nuancée : pour celles et ceux qui ont déjà accès aux services numériques, les progrès sont réels. Mais pour les populations exclues, le chemin reste long. C’est précisément pour combler ce fossé que le projet de hubs, porté par le Cluster, prend tout son sens. Ces espaces communautaires permettent aux citoyens d’accéder à des services en ligne, de suivre des formations et de s’informer sur les nouvelles technologies. Le Cluster en compte actuellement quatre, l’objectif étant d’ancrer la technologie au plus près des communautés. Deux nouveaux hubs sont aujourd’hui en préparation dans des zones rurales isolées, sans accès routier, mais au fort potentiel pour l’écotourisme et l’éducation. En s’appuyant sur ces réseaux associatifs plutôt que sur les seules structures gouvernementales, l’information circule plus vite, ce qui permet aux habitants de prendre des décisions éclairées, qu’elles soient politiques, économiques ou éducatives. « Une fois les hubs établis, nous pourrons déployer les mêmes programmes à travers cinq hubs », explique-t-elle, convaincue que ce maillage local est la clé pour faire entendre la voix de tous les citoyens, y compris les plus isolés.

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