Précarité énergétique : portraits de citoyennes et citoyens

Le projet européen « Fair Energy Transition for All » (FETA) (1) a pour objectif de prendre en compte les publics précaires dans les politiques énergétiques (2). Lors des ateliers que nous avons animés en France, nous avons rencontré des citoyennes et citoyens concernés très directement par le sujet. Regards sans concession et parcours de vie.
(1) La Fondation Roi Baudouin,  fondation d’utilité publique créée il y a 45 ans, a initié et coordonne le projet.
(2) L’originalité de la démarche : impliquer 1000 citoyen.ne.s en précarité et non visibles dans les débats sur la transition énergétique, consulter 200 expert.e.s et organiser 90 groupes de discussion dans 9 pays de l’Union européenne (Belgique, Danemark, France, Italie, Allemagne, Pays-Bas, Pologne, Portugal et Roumanie). En France, Missions Publiques organise les ateliers. C’est l’Institut Montaigne qui analyse les résultats des dialogues citoyens. Lire notre fiche projet.

« L’écologie n’est pas une politique »

Thierry, 62 ans, est bientôt à la retraite. En invalidité à la suite d’une erreur médicale, il a arrêté son métier de taxi-ambulancier qu’il a exercé pendant 30 ans en région parisienne, puis dans les Pyrénées où il vit désormais seul.

La précarité énergétique, il l’a subie tous les jours. « Je suis énergivore car je ne dors pas la nuit : je regarde la télévision, l’ordinateur, j’allume les lumières » dit-il. Mais plus que cela, Thierry s’est rendu compte qu’il payait deux fois plus de charges que son voisin de palier et le précédent locataire. Pourquoi ? Parce que sa chaudière était défectueuse et que le propriétaire n’avait pas pris la peine de la changer. Résultat : des factures élevées sans qu’il consomme beaucoup et des fins de mois difficiles.

Lors des ateliers, il s’est rendu compte que les autres participants méconnaissaient eux-aussi les dispositifs existants. « Heureusement, il y a l’assistante sociale » ironise-t-il.  Il aimerait « ne pas parler dans le vide » et que cette démarche permette « aux politiques de prendre acte et fait de ce qu’on vit ». Pour Thierry, « l’écologie ne se réduit pas à une politique et l’énergie devrait être gratuite, pas à la main des lobbies ». A ce titre, un autre sujet l’inquiète : celui de l’eau…

« L’écologie ne se réduit pas à une politique et l’énergie devrait être gratuite, pas à la main des lobbies.

Thierry

62 ans

« Faire pression sur les bailleurs sociaux »

Irlaine vit à Boissy-Saint-Léger dans la banlieue parisienne. A 50 ans, elle est en arrêt à la suite d’un accident de travail. Secrétaire médicale, elle vit seule dans un logement social détenu par un important bailleur. Ne bénéficiant pas du chèque énergie, elle n’arrive pas à payer ses factures d’électricité qui ont terriblement augmenté. Et malgré ses appels au département, « Engie me réclame encore de l’argent ». Au-delà des factures, Irlaine habite dans une passoire thermique : son logement n’a pas de volet. Elle souffre du froid en hiver.

C’est en suivant un atelier « mieux gérer son argent » à l’espace solidarité de sa ville qu’elle est contactée pour participer à l’atelier sur la précarité énergétique. Son souhait ? « Faire pression sur les bailleurs sociaux pour isoler des bâtiments qui datent de 30 ans ! ». Le sien ne veut pas le faire.

Elle aimerait aussi que les décisions prises par le Gouvernement aient « un impact sur notre vie de consommateurs », que les ambitions soient à la hauteur des défis « les petits chèques ne sont pas une solution pérenne ». Pourquoi ne pas prendre exemple sur des pays comme la Finlande s’interroge-t-elle ? « Nous, on vit dans un pays tempéré et on a 20 ans de retard ».

« Faire pression sur les bailleurs sociaux pour isoler des bâtiments qui datent de 30 ans !

Irlaine

50 ans

« Je coche la case ‘autre’ »

Auparavant cheffe magasinier-cariste, Valérie vit seule dans une maison individuelle en location, à Troyes, depuis 17 ans. Ses enfants (elles en 2 à elle, et 3 qu’elle a élevés) sont grands. A 49 ans, elle est en invalidité 2e catégorie avec interdiction de travailler. Façon de parler puisqu’elle garde ses 9 petits enfants ! C’est une erreur médicale à la colonne vertébrale qui l’a d’abord contrainte à la chaise roulante. Par la force de sa volonté, elle remarche depuis 7 ans.

L’énergie est un poste très important dans son quotidien. « Je suis équipée électroniquement dans mon corps et j’ai besoin d’électricité pour me recharger tous les deux jours ». Son état de santé nécessite aussi beaucoup de soins infirmiers et « du matériel énergivore ». A cela s’ajoute une maison mal isolée avec des fenêtres sans double vitrage et en bois « je paye 50% pour chauffer chez moi, 50% pour chauffer le ciel et les oiseaux ». Pour isoler les combles, elle a dû employer les grands moyens « je me suis déplacée avec mon oreiller pour faire plier mon bailleur ».

Sa pension est très basse : 376 euros par mois à laquelle s’ajoute l’AAH (allocation adulte handicapé) de 500 euros. Elle espère que le procès entamé il y a 12 ans lui permettra d’obtenir plus. « Je n’ai pas d’autres aides, et surtout, on n’est pas reconnu et on n’a pas de statut. Sur les papiers, on coche la case ‘autre’ ». Son souhait est que les abonnements, comme l’électricité, soient calculés au prorata des revenus. En participant à ces ateliers, elle a « découvert beaucoup de problématiques dont elle n’avait pas conscience mais qui la touchent ». Elle espère maintenant que « tout le monde soit entendu ». Enfin.

« J’ai découvert beaucoup de problématiques dont je n’avais pas conscience mais qui me touchent.

Valérie

49 ans

« Les petits gestes ne suffisent pas »

Osnel est comptable auto-entrepreneur et vit à Millau dans l’Aveyron. A 35 ans, il est aussi président de l’association des jeunes millavois (AJM). La précarité énergétique ? Un sujet qui l’interpelle, comme la majeure partie des personnes qui vivent dans son HLM.

S’il a accepté de participer à la démarche, « c’est par rapport aux besoins de la population ». Pour Osnel, ces personnes pensent dans un premier temps faire des économies en obtenant un logement social, mais finalement « elles se retrouvent avec des factures élevées car leur logement est mal isolé, le chauffage de mauvaise qualité et donc extrêmement consommateur…. Finalement ça rapporte à d’autres ». Et le cercle vicieux commence.

Au fil de ateliers, il s’est rendu compte de l’étendu des « oubliés de la réflexion » : personnes en situation de handicap, celles et ceux qui passent dans les trous de la raquette des aides etc. De son point de vue, les « petits gestes de suffisent pas », il faut une prise de conscience plus profonde : « il faut que les bailleurs sociaux prennent plus au sérieux leur responsabilité. Aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de louer des logements dans cet état ». C’est irrespectueux vis-à vis des gens et irresponsable face aux enjeux écologiques. « Oubliez l’argent un peu, protégez la nature ! » conclue-t-il.

« Il faut que les bailleurs sociaux prennent plus au sérieux leur responsabilité. Aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de louer des logements dans cet état.

Osnel

35 ans

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Lire l’interview de Pascale Taminiaux, coordinatrice du projet FETA : « Combiner un sujet émergent et des publics oubliés »

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