« Remplacer l’abondance de biens par l’abondance de liens »

On entend beaucoup parler de récits DE la transition écologique. Une assemblée citoyenne des imaginaires est même en cours de préparation en France. Mais qu’est-ce que c’est concrètement ? Et est-ce un levier POUR la transition écologique ? Ces récits ont pour ambition de décrire des futurs écologiques concrets pour rendre désirable un nouveau mode de vie respectueux du vivant. Nous avons interrogé Yasmina Auburtin dont le métier est justement d’accompagner des scénaristes, des autrices et auteurs à inclure la sobriété dans leurs créations.

Missions Publiques. Tu as longtemps travaillé dans la production et le milieu de la télévision. Depuis 2008, tu es consultante en stratégies éditoriales et il y a 5 ans tu y as ajouté la dimension d’impact. Tu aides scénaristes, auteurs et producteurs à inclure la sobriété dans leurs créations. Quel a été ton « moment de bascule » ? Et qu’est-ce qui t’as fait réaliser que ce milieu avait besoin de participer à ce récit de la transition ?

Yasmina Auburtin. J’avais monté avec une amie psychologue-nutritionniste une agence de contenus spécialisés sur l’alimentation. J’avais toujours privilégié l’alimentation bio, locale et de saison, principalement pour les enjeux de santé et pour soutenir la filière agroécologique mais c’est à ce moment-là que j’ai investigué plus sérieusement l’envers du décor de l’agro-industrie et vraiment mesuré l’ampleur du désastre : érosion des sols et de la biodiversité, déséquilibre alarmant des cycles du phosphore et de l’azote, destruction des puits de carbone, aggravation du changement climatique par le labour etc. Et puis après plus largement les 9 limites planétaires. J’avoue que cela m’a écrasée et après être passée au zéro déchet intensif, aux formations en permaculture, confitures, coulis etc. j’ai vu le film Demain et d’autres documentaires inspirants qui m’ont fait dire que mes années en production audiovisuelle (à la télévision et en publicité) pourraient être mises à profit pour raconter la transition environnementale.

 

Missions Publiques. Pour toi, épouser un mode de vie plus sobre, c’est « remplacer le moins par le mieux ». Quels sont les ressorts que tu emploies pour décrire cette « sobriété heureuse » et rendre plausible la fiction ?

Yasmina Auburtin. J’ai l’habitude de dire que le cadre de pensée pour réussir le passage de ce monde à un autre plus sobre et plus solidaire, c’est remplacer l’abondance de biens par l’abondance de liens et remplacer la valeur du paraître par la valeur de l’être.

Je raconte surtout que nous avons des preuves que des gens sont tout à fait heureux dans ce style de vie (et je ne parle pas de vivre au fond d’une caverne ou élever des chèvres dans le Larzac). Pour inspirer les raconteurs d’histoires, il suffit de faire remonter ces initiatives réelles (pour l’instant des petits confettis disséminés dans le monde entier) pour qu’ils s’en emparent et nous fassent rêver, pour qu’ils construisent de nouveaux rôles modèles aspirant à autre chose que la quête du toujours plus (d’argent, de pouvoir, de mètres carrés, de voyages au bout du monde…).

Avec Imagine 2050 (la société de conseil pour laquelle je collabore), nous avons par exemple accompagné les scénaristes de la série populaire Plus Belle La Vie qui touchait des millions de gens tous les soirs. Pour écrire des arches narratives qui racontent la transition écologique sans être anxiogènes ou moralisateurs, ils avaient besoin d’être nourris de connaissances scientifiques (en quoi un arbre est-il une réponse au réchauffement climatique et à la perte de biodiversité ?) et d’expériences sur le terrain de la sobriété (comment fonctionne une entreprise de l’ESS ou une SCIC ? Ça ressemble à quoi concrètement la gouvernance partagée ?). En leur apportant toute cette matière, c’était vraiment chouette de voir exploser leur plafond de verre de la créativité. On s’est amusés aussi à rendre une séquence plus vraie que nature, en faisant jouer leur propre rôle à des activistes de Greenpeace, d’ANV-COP21 et même l’artiviste Camille Etienne dans une scène de mobilisation citoyenne.

Avec les éditions Glénat, nous avons également permis à des auteurs et autrices de romans jeunesse d’adresser plus efficacement ces sujets aux adolescentes et adolescents en complétant leur travail de documentation dans des directions auxquelles ils et elles n’avaient pas pensé.

Enfin, nous travaillons aussi régulièrement avec des créateurs et créatrices de contenus sur les réseaux sociaux qui ont envie de parler de ces sujets mais ne se sentent pas forcément légitimes et ne savent pas trop comment s’y prendre. Nous avons l’habitude de dire qu’il n’y a aucune raison d’attendre d’être parfait pour prendre la parole. On peut témoigner du moindre petit pas pour encourager sa communauté à en faire autant !

"Il est grand temps de raconter les histoires d’un futur qui donne enfin envie ! Les dystopies sont le carburant pour la colère, l’éco anxiété ou la démission mais surtout, elles ne reflètent pas la vérité.

Yasmina Auburtin

Consultante en stratégie éditoriale

Missions Publiques. A Missions Publiques, nous avons analysé plusieurs avis et recommandations citoyennes sur la transition écologique. Pour résumer, on remarque une prise de conscience accrue des enjeux environnementaux : les citoyens se disent prêts à changer de modes de vie. Pour autant, le passage de la prise de conscience individuelle au passage à l’action semble plus compliqué. Enfin le modèle de la société (consumériste, capitaliste etc.) n’est pas véritablement remis en question. Quelle est ton analyse là-dessus ?

Yasmina Auburtin. J’en dis que citoyens et décideurs sont d’abord des hommes et des femmes pour la plupart desquels, le changement des habitudes et/ou schémas de pensée est quelque chose de très difficile…  d’autant moins naturel que notre société de consommation et de services nous a dopés à la facilité, à la rapidité et que sur un tableau Excel qui ne tient compte ni des limites planétaires ni des externalités négatives, ce modèle fonctionne plutôt bien alors on n’a pas trop envie d’en explorer la face cachée.

Au fond, je pense même que la prise de conscience ne suffit pas. Dans mon cas, et chez nombre de mes compagnes et compagnons de lutte, la remise en question et le passage à l’action sont passés d’abord par un choc émotionnel fait de colère, de tristesse, un immense sentiment d’impuissance devant l’ampleur de la tâche. Donc l’idéal serait de créer les conditions pour que nos décideurs politiques et économiques se prennent cette bonne claque, mais dans le cœur !

 

Missions Publiques. Dans une récente interview[1], l’autrice Valérie Zoydo a dit « quand l’écologie devient une fin en soi dans une histoire, on s’ennuie (…) Il faut éviter l’écueil dystopie/utopie. La peur de la première paralyse. L’espoir de la deuxième ne convainc que les convaincus. Il convient d’être à la convergence des deux car un récit a besoin d’ombre et de lumière. Mais le plus important est d’intéresser le public pour permettre une pédagogie clandestine. Il est donc indispensable de mieux connaître ses attentes, ses espoirs et surtout le faire participer ! ». Qu’en penses-tu ?

Yasmina Auburtin. J’ai déjà eu la joie de travailler avec Valérie et oui nous sommes alignées, j’adhère totalement à ce propos. Je suis également favorable à ce que l’on ne s’entête pas trop à vouloir faire des “contenus écolos” mais qu’on saupoudre dans les programmes qu’ils aiment déjà, les ingrédients d’un monde souhaitable, de nouvelles héroïnes et nouveaux héros auxquels on aura envie de s’identifier, en travaillant surtout une approche non verbale.

Aussi, il est grand temps de raconter les histoires d’un futur qui donne enfin envie ! Les dystopies sont le carburant pour la colère, l’éco anxiété ou la démission (foutu pour foutu, la sobriété ne servira à rien) mais surtout, elles ne reflètent pas la vérité. Rappelons cette loi de la biologie qui se vérifie aussi chez les humains : dans un milieu abondant, il y a compétition entre les espèces. Or, en situation de pénurie, les espèces coopèrent. Ce n’est pas être “bisounours” que de répandre cette bonne nouvelle. En enquêtant sur le black-out pour nourrir des scénaristes qui voulaient savoir comment on sort par le haut de ces situations extrêmes, nous avons sourcé des histoires incroyables : des habitantes et habitants qui s’organisent pour collecter des meubles en bois pour chauffer les personnes âgées en priorité, mobiliser les profs de sport pour encourager les gens à se bouger, réunir les téléphones portables encore chargés dans un hôpital pour éclairer le bloc et permettre à une femme d’accoucher… Bref, des tas d’anecdotes (dont certaines viennent du Texas, qui l’aurait cru?) qui vous filent la chair de poule et redonnent foi en l’humanité. Faisons-nous un peu plus confiance et faisons reculer l’idée que l’homme est un loup pour l’homme !

Et sur la participation citoyenne autour d’une assemblée, on ne peut qu’applaudir : au cœur du monde qu’on souhaite bâtir, il y a un renouveau démocratique. Pour aboutir à ce nouveau récit, il faudra beaucoup d’intelligence collective car même quand on est conscientisé, nos imaginaires englués dans le pétrole sont souvent plus forts que nous ! En se mettant ensemble autour de la page blanche, on les décrasse plus efficacement. C’est du vécu.


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