L’enseignement de l’histoire peut-il aider à lutter contre le cynisme ? À Bruxelles, 250 enseignants se réunissent à la House of European History pour la conférence annuelle d’EuroClio, History and Hope – Learning for Change. Ensemble, ils y rédigeront le Hope Manifesto, un texte collectif sur la manière dont l’histoire peut devenir une source d’espoir, et sur la façon dont l’espoir peut aussi transformer son enseignement.
À travers des thèmes comme l’histoire positive, l’antiracisme, la démocratie et l’éducation aux médias, les participants échangeront des pratiques concrètes pour aider les élèves à se sentir capables d’agir, plutôt que de céder à la résignation. Dans cet entretien, Laurence Bragard et Guido Gerrichhauzen, à l’origine du projet, expliquent pourquoi cette démarche participative renforce le pouvoir d’action des enseignants et pourquoi elle a une portée qui dépasse largement la salle de classe.
Missions Publiques. Pourquoi la House of European History a-t-elle choisi ce moment pour lancer l’initiative du Hope Manifesto dans le cadre de la conférence ?
Guido Gerrichhauzen. Il y a environ trois ans, nous avons lancé une vaste évaluation en amont, en travaillant avec 1 000 enseignants afin d’identifier ce qui manquait dans leur pratique quotidienne, qu’il s’agisse de lacunes d’apprentissage, d’un manque de ressources ou de limites dans leurs programmes. Cette recherche nous a donné une feuille de route pour la suite. Une fois les principaux besoins d’apprentissage identifiés, nous avons commencé à développer une boîte à outils numérique avec des ressources que les enseignants peuvent utiliser directement en classe.
Les enseignants souhaitaient rester en contact, apporter leurs réflexions et collaborer plus étroitement avec nous. C’est ce qui nous a amenés à organiser une grande conférence où ils pourraient se rencontrer, échanger leurs bonnes pratiques et explorer de nouvelles approches pour soutenir leur enseignement dans les années à venir. Dans le cadre de cette conférence, le Hope Manifesto constitue un outil de réflexion collective, un document que les enseignants pourront mettre en œuvre et intégrer dans leur pratique au cours des prochaines années.
Laurence Bragard. L’une des conclusions du rapport d’évaluation était que, lorsque nous avons demandé aux enseignants ce qui fonctionnait le mieux pour aborder des sujets comme l’histoire européenne, l’intégration européenne, le rôle de la mémoire ou la multiperspectivité (tous au cœur de ce que nous faisons à la House of European History), l’une des approches les plus efficaces était ce que l’on pourrait appeler « l’histoire positive ». Cela ne signifie pas éviter les aspects difficiles de l’histoire, mais les aborder à travers un angle constructif, celui de l’empathie, de la solidarité, des journaux intimes et des destins singuliers : des hommes et des femmes capables d’agir, qui ont tenté de faire bouger les choses, qu’ils y soient parvenus ou non. Les enseignants eux-mêmes ont été surpris de constater à quel point cette approche était cohérente dans tous les pays européens.
À la House of European History, notre mission est de promouvoir une vision multiperspectiviste de l’histoire et de la partager avec les enseignants dans toute l’Europe. Mais nous sommes basés à Bruxelles, ce qui rend la visite du musée difficile pour de nombreux enseignants. C’est ce qui a motivé le développement de la boîte à outils numérique dont parlait Guido, mais cela a aussi confirmé autre chose : les enseignants ont besoin d’opportunités de formation, de liens plus forts entre eux et d’un espace pour prendre conscience de l’ampleur des défis qu’ils partagent autour de «l’histoire positive ». De là, le thème de l’espoir est devenu essentiel, et c’est pourquoi nous avons proposé cette conférence à EuroClio sous cette thématique. Cela renforce le sentiment d’action des enseignants et, lorsqu’il est transposé en pratique de classe, étend son impact à des générations d’élèves.
Missions Publiques. Qu’est-ce qui vous enthousiasme le plus, et peut-être aussi vous semble le plus délicat, dans le fait de travailler sur l’espoir en Europe aujourd’hui ?
Laurence Bragard. Ce qui est délicat, c’est que l’espoir peut être confondu avec un optimisme naïf, une façon d’ignorer la complexité ou d’échapper à la réalité. Mais ce n’est absolument pas du tout ce que nous entendons par là.
Présenter une « histoire positive » ne consiste pas à afficher un optimisme superficiel ; il s’agit de donner aux gens le sentiment d’avoir le pouvoir d’agir. Cela permet également de créer un langage commun et une manière partagée d’impliquer les jeunes générations, en les encourageant à passer à l’action, à rester engagées et à demeurer des citoyens et des acteurs du changement. C’est ce qui compte pour nous, et c’est ce qui rend cette démarche passionnante.
C’est également captivant, car cette approche repose sur des bases théoriques solides. Nous disposons de notre propre cadre d’évaluation, que l’on peut aussi relier aux travaux de Rutger Bregman qui nous dit que prédire constamment la catastrophe risque d’alimente, de renforcer le désespoir et le désengagement. C’est ce qui se passe par exemple avec le changement climatique. À l’inverse, lorsque nous mettons en lumière des voies crédibles vers le changement, ainsi que des initiatives collectives et inspirantes qui parlent au plus grand nombre, notre potentiel d’impacter les choses se renforce.
Pour les enseignants, l’effet d’entraînement est particulièrement important. Un professeur d’histoire qui participe à cette conférence ou lit le Hope Manifesto peut avoir entre 100 et 150 élèves chaque année, et encore plusieurs décennies d’enseignement devant lui. Cela représente une immense capacité à toucher de nombreuses personnes. Les enseignants recherchent activement des outils : c’est ce qu’ils nous disent, et c’est ce que nous observons. Depuis notre ouverture en 2017, 25 % de notre public est composé d’écoles et d’enseignants. On n’entend peut-être pas souvent parler d’eux dans la sphère publique, mais ils travaillent chaque jour. Et si nous leur donnons les bons outils, ce projet devient incroyablement passionnant à développer.
Guido Gerrichhauzen. Nous vivons aujourd’hui dans un monde très cynique et polarisé : le cynisme est élevé pour beaucoup de personnes, tout comme la polarisation. Je vois l’espoir comme un remède à cela. Concrètement, lorsque nous avons élaboré le programme de la conférence, nous avons cherché à insuffler un sentiment d’espoir dans chaque élément : les intervenants, les discours d’ouverture, les ateliers, presque comme un remède contre le cynisme et la polarisation.
"Présenter une « histoire positive » ne consiste pas à afficher un optimisme superficiel ; il s’agit de donner aux gens le sentiment d’avoir le pouvoir d’agir.
Laurence Bragard
Cheffe de projet en éducation muséale à la House of European History
Missions Publiques. Le programme de votre conférence est très ambitieux, car il aborde des thèmes complexes, comme le sujet de l’enseignement et de l’histoire. Comment l’avez-vous construit, et comment avez-vous intégré ces différentes dimensions ?
Guido Gerrichhauzen. Nous avons sélectionné des intervenants et des conférenciers qui, selon nous, pouvaient véritablement mettre cette « médecine de l’espoir » au premier plan. Pour les ateliers, nous avons collaboré avec EuroClio et lancé un appel à contributions dans un cadre clair, en invitant des enseignants, des organisations et d’autres acteurs qui considèrent également l’espoir comme une approche pertinente.
Cela en a fait un processus véritablement ascendant où nous ne nous sommes pas contentés d’imposer le programme. Au total, nous proposons environ 40 ateliers, formant un ensemble diversifié de contributions alignées sur les piliers que nous avions définis. Par exemple, l’antiracisme occupe une place importante, car c’est l’un des piliers clés du programme, tout comme la démocratie et les valeurs de citoyenneté.
Laurence Bragard. Nous avons d’abord défini le thème général « Histoire et espoir », puis nous y avons ajouté des sous-thèmes proposés par l’équipe pédagogique de la Maison de l’histoire européenne, sur lesquels nous nous sommes mis d’accord avec EuroClio.
Ces thèmes s’articulent autour de la multiperspectivité, de la démocratie et des valeurs européennes, ainsi que de la lutte contre le racisme, d’autant plus que nous inaugurons une exposition temporaire (« Postcolonial ? »), qui fait partie du programme.
Ces thèmes se reflètent aussi dans HistoriCall, la plateforme numérique d’apprentissage de la House of European History, qui propose des ressources prêtes à l’emploi pour les enseignants dans toute l’Europe en 24 langues. Dans ce cadre, nous lançons deux nouveaux modules au moment de la conférence : « What is Racism? » et « Trust or Trash », portant respectivement sur l’antiracisme et l’éducation aux médias. La plateforme comprend également des modules existants comme « EU Pioneers » et une « EU Timeline », consacrés à l’intégration européenne et aux valeurs de l’Union.
Pendant ces quatre jours, ces thèmes s’inscrivent dans un parcours d’apprentissage plus large. Nous avons aussi prévu un programme culturel, car l’événement se déroule à Bruxelles et beaucoup d’enseignants viennent de l’étranger. Cela leur offre une occasion précieuse de mieux comprendre le contexte belge.
Il est tout aussi important que les participants découvrent d’autres musées de Bruxelles, comme le Musée BELvue et le Musée royal de l’Afrique centrale. Nous voulions également mettre en valeur le paysage scolaire local, particulièrement divers à Bruxelles.
Grâce à nos partenariats, les enseignants auront l’occasion de visiter différents types d’écoles, y compris les Écoles européennes ainsi que des établissements des communautés francophone et flamande. Cette diversité leur permet d’entrer directement en contact avec différents contextes éducatifs en Belgique. Pour préparer ces visites, nous avons élaboré des documents de contexte présentant à la fois le système éducatif belge et le système des Écoles européennes, ce dernier étant caractérisé par la multiperspectivité et le multilinguisme.
Dans l’ensemble, notre objectif est d’élargir les horizons des participants pour qu’à la fin de la conférence, ils aient acquis une compréhension plus approfondie non seulement de la House of European History, mais aussi des institutions européennes, des Écoles européennes, du système éducatif belge et du paysage culturel plus large de Bruxelles.
Missions Publiques. Pourquoi la co-création a-t-elle occupé une place si importante pour le Hope Manifesto dès le départ ?
Guido Gerrichhauzen. Ce sont les enseignants qui sont dans les classes et par conséquent ils savent mieux que quiconque ce qui s’y passe. Notre rôle est de les soutenir. L’expérience nous a appris que ce que nous pouvons leur offrir de plus utile, c’est : premièrement, du matériel pédagogique qu’ils peuvent utiliser directement ; deuxièmement, une conférence où ils peuvent échanger leurs bonnes pratiques ; et troisièmement, un manifeste.
Il ne serait ni approprié ni raisonnable de notre part de présumer que nous sommes les mieux placés pour déterminer le contenu d’un tel manifeste. Au cours des trois jours de la conférence, nous donnons aux enseignants les moyens et la tribune nécessaires pour le façonner collectivement, afin d’identifier ce qui compte le plus pour eux. Notre rôle consiste alors à faciliter et à mettre en relation : aider à faire avancer ce manifeste et veiller à ce qu’il parvienne aux bonnes personnes. Nous avons invité un membre de la Commission et le président de la commission CULT à recevoir le manifeste et à y répondre.
Laurence Bragard. C’est tout simplement ainsi que nous travaillons dans le domaine de l’éducation formelle. Lorsque nous développons HistoriCall, nos modules numériques, nous commençons par une évaluation préliminaire, puis nous élaborons un prototype, que nous testons ensuite auprès d’une centaine d’enseignants issus de 20 pays pendant deux semaines – touchant ainsi entre 1 000 et 1 500 élèves – avant de faire le point sur les résultats.
C’est dans cette réflexion collective que l’on voit vraiment la force de cette approche : des voix venues du nord, de l’est, de l’ouest, du sud et du centre de l’Europe, qui convergent. Le Hope Manifesto en est le prolongement : il donne encore plus d’espace et de responsabilité à ce moment de création collective. Les enseignants aiment sincèrement travailler ensemble, apprécient qu’on leur pose des questions et sont fiers de s’approprier le projet. Ce trésor caché, la passion des enseignants, c’est ce que nous cherchons à mettre en lumière.
"Nous vivons aujourd’hui dans un monde très cynique et polarisé : le cynisme est élevé pour beaucoup de personnes, tout comme la polarisation
Guido Gerrichhauzen
Responsable du département apprentissage et sensibilisation à la Maison de l’histoire européenne
Missions Publiques. Que souhaiteriez-vous que les participants retiennent de cette expérience ?
Laurence Bragard. J’espère qu’ils seront fiers de ce qu’ils auront co-créé, fiers d’avoir montré qu’une collaboration à cette échelle est possible au-delà des frontières et des différents contextes. Les enseignants passent leurs journées à demander à leurs élèves de travailler ensemble ; maintenant, nous leur demandons la même chose. Et plutôt que de simplement écouter pendant une journée de formation, ils vont créer eux-mêmes le contenu. C’est ce sentiment d’appropriation que j’espère avant tout qu’ils emporteront avec eux.
Guido Gerrichhauzen. Je partage cet avis et j’espère ausso qu’ils adopteront vraiment l’espoir : non pas comme un optimisme naïf, mais comme un antidote au désespoir. L’alternative à l’espoir, c’est le désespoir, et c’est exactement ce que nous devons éviter. Pour moi, l’espoir englobe la réflexion critique, la collaboration, et l’ouverture au changement et à l’amélioration. Si les enseignants quittent cette conférence avec cette énergie, ce sentiment d’engagement, et si le manifeste devient quelque chose qu’ils peuvent partager et faire vivre, ce serait une belle réussite.






