"La citoyenneté européenne est une question d'engagement"

Dubravka Šuica est vice-présidente de la Commission européenne, chargée de la Démographie et la Démocratie. Alors que la Conférence sur l’avenir de l’Europe et les Panels citoyens battent leur plein, nous l’avons interrogée sur la citoyenneté européenne et les défis de l’Union européenne de demain. Pour cette femme politique, il est important que l’Europe sécurise des espaces pour le débat et la délibération.

Missions Publiques. Vous êtes Vice-présidente de la Commission européenne en charge de la démocratie et de la démographie. Quel est le lien entre ces deux sujets ?
Dubravka Suica.
La démocratie et la démographie sont complémentaires et interconnectées. Dans démocratie et démographie, on trouve le mot demos : peuple. Comme les gens reconsidèrent leurs choix de vie et donc leur relation avec le gouvernement à tous les niveaux, avec l’élaboration des politiques et entre eux, nous devons trouver des moyens différents pour mieux comprendre et répondre aux besoins de nos citoyens.

Je pense que nous devons examiner la démocratie et la démographie sous l’angle du changement. Pour ce faire, nous devons d’abord comprendre le changement, ensuite y faire face et, enfin et surtout, chercher à exploiter les possibilités qu’il offre. Il s’agit là d’une tâche essentielle pour la démocratie et la démographie, qui nécessite une action directe de la part des chercheurs et des décideurs.

Pour ce faire, nous devons commencer par comprendre ce changement. Mon travail consiste à accompagner et à soutenir les personnes tout au long de leur cycle de vie. Permettez-moi de vous donner un exemple concret : je vois comment les citoyens se sentent délaissés et éprouvent un sentiment d’insatisfaction. Pourquoi ce sentiment ? Les causes sous-jacentes conduisent à la géographie du mécontentement, fortement liée aux responsabilités de mon portefeuille. Ce phénomène fait référence au sentiment qui se développe parmi ceux qui vivent dans des territoires qui ont, par exemple, stagné pendant de longues périodes et n’ont pas pu se développer. Il s’agit également de villes et de régions qui étaient autrefois des centres d’activité économique, mais qui ont connu un déclin économique et industriel prolongé. Cela entraîne à la fois des départs, ce qui accélère le dépeuplement, et, pour ceux qui restent, le sentiment d’être laissés pour compte : par leurs représentants élus, par la société et par leur gouvernement. Ce clivage peut constituer un terreau fertile pour un discours populiste et affecter le fonctionnement démocratique de nos sociétés.

C’est pourquoi, dans le cadre de ma mission sur la démographie, nous avons présenté une vision à long terme pour les zones rurales pour exploiter leur potentiel et les aider à redevenir attractives. Nous avons également présenté le Pacte rural et un Plan d’action rural, qui visent à connecter les zones rurales d’Europe et à les rendre plus fortes, plus résistantes et plus prospères. Grâce à ces initiatives, nous donnons aux citoyens les moyens de construire leur vie dans ces mêmes régions, et par là même de les faire revivre.

Si l’on observe les tendances électorales dans l’UE, mais aussi au niveau mondial, on constate que, dans une démocratie, la démographie peut façonner l’équilibre politique : lorsque les populations changent, le paysage démocratique change aussi.

 

Missions Publiques : L’Europe suscite parfois la méfiance : certains États membres ont récemment déclaré que le droit national primait sur le droit européen ; dans d’autres, on assiste à un recul des droits de l’Homme. Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels l’Union européenne est confrontée ?
Dubravka Suica.
La confiance est un élément vital de notre démocratie, et elle doit être gagnée. Elle n’est pas donnée. Les droits de l’Homme et les droits fondamentaux sont nos fondements mêmes et nous devons veiller à ce qu’ils soient sauvegardés et respectés pour éviter tout retour en arrière. Ce faisant, nous devons protéger et responsabiliser les individus et construire des sociétés plus fortes, inclusives et démocratiques au sein de l’Union européenne. Nous devons créer et protéger des espaces sûrs pour le débat et la délibération. Les nouvelles technologies faisant de plus en plus partie de notre vie quotidienne à tous les âges, nous devons relever les défis qu’elles représentent pour les droits de l’Homme et les droits fondamentaux, tout en exploitant les possibilités qu’elles offrent.

Il ne m’appartient pas de commenter les défis auxquels sont confrontés certains États membres de l’UE. Mais laissez-moi vous dire ceci : dans un système démocratique sain et florissant, les citoyens peuvent librement exprimer leurs opinions, choisir leurs dirigeants politiques et avoir leur mot à dire sur leur avenir.

Les années passées ont montré que la démocratie dans l’UE et la démocratie sont confrontées à de grands défis allant de la montée de l’extrémisme, de la désinformation, du populisme, de l’ingérence dans les élections à la diffusion d’informations manipulatrices et aux menaces contre les journalistes – hors ligne et en ligne.
Les citoyens se sentent laissés pour compte. Cela crée un vide et nous devons faire attention à ce que ce vide ne soit pas comblé par des récits populistes ou extrêmes qui sapent notre démocratie. C’est pour cette raison que nous devons veiller à tendre la main à ceux qui ont perdu la foi en nos institutions, en la démocratie et en le projet européen. Nous devons nous adresser à chacun d’entre eux et ne pas craindre les conversations difficiles.
Nous avons retenu la leçon : la démocratie ne peut être considérée comme acquise. Le plan d’action européen pour la démocratie vise à responsabiliser les Européens et à renforcer la résilience de nos démocraties en proposant des mesures destinées à préserver l’environnement démocratique. Nous savons qu’aucune démocratie n’est à l’abri d’un retour en arrière. Il est donc essentiel que nous, décideurs politiques et citoyens, examinions constamment notre démocratie et ses mécanismes pour voir comment nous pouvons l’améliorer, de bas en haut.
Ayant déjà tenu de nombreux dialogues avec les citoyens, je pense que la Conférence sur l’avenir de l’Europe a un rôle clé à jouer dans la construction d’une Union plus efficace, plus saine et véritablement forte. La participation des citoyens à tous les niveaux de l’élaboration des politiques fait partie de notre réponse pour rendre notre démocratie plus réactive et plus résiliente.
La participation active des citoyens devrait toujours s’accompagner d’une réflexion critique et d’une délibération, reflétant un large éventail d’opinions. Les idées se développent lorsque les citoyens se réunissent et discutent entre eux et avec les décideurs, les experts et les représentants des institutions.
C’est exactement ce que nous faisons avec la conférence sur l’avenir de l’Europe. Après avoir constaté l’enthousiasme et l’engagement réel des Panels Citoyens européens, je suis convaincue que nous sommes sur la bonne voie.

"Dans une démocratie, la démographie peut façonner l'équilibre politique : lorsque les populations changent, le paysage démocratique change aussi.

Dubravka Suica

Vice-présidente de la Commission européenne et chargée de la démographie et la démocratie

Missions Publiques. Qu’est-ce qu’être un citoyen européen aujourd’hui ? Comment renforcer la citoyenneté européenne de demain ?
Dubravka Suica.
Je me permets de rediriger cette question aux citoyens, et à toute personne lisant cet article. Qu’est-ce que cela signifie pour vous d’être un citoyen européen ? Comment percevez-vous l’Union et qu’est-ce qu’elle vous apporte, selon vous ? Leur vision de l’Europe est importante. Ce sont leurs opinions qui construisent l’avenir de notre Union. Je crois que la citoyenneté européenne est avant tout une question d’engagement et de participation politique active. L’Europe est fondée sur les principes de la démocratie et des droits de l’homme. Être européen, c’est faire partie d’un projet unique, qui peut permettre à chacun de vivre pleinement son potentiel et d’exercer ses droits. Cela signifie vivre dans des sociétés qui visent à maintenir la paix et l’unité, tout en appréciant et en protégeant la diversité de nos origines, cultures, langues, territoires et communautés.

Mais nous devons faire nos devoirs, nous souvenir de notre histoire et relever nos défis internes à mesure que nous évoluons vers ce que nous voulons être en tant que société. Tous les outils sont là. L’un des moyens les plus novateurs d’y parvenir à l’heure actuelle au niveau de l’UE est le dialogue et la délibération, par le biais de la Conférence sur l’avenir de l’Europe. J’invite donc tout le monde à nous rejoindre. Participez, échangez, partagez vos idées, donnez-leur vie et devenez les ambassadeurs de notre avenir européen commun.

 

Missions Publiques. La Conférence est une nouvelle initiative, décidée conjointement par les trois institutions. Comment allez-vous juger le succès de ce processus ?
Dubravka Suica.
Pour moi, le succès du processus sera finalement jugé par nos citoyens. En ce qui nous concerne, en tant que responsables politiques, nous ne pouvons qu’attendre de voir les résultats de leurs délibérations et d’y donner suite aussi efficacement que possible. Ce n’est qu’alors que nous pourrons réfléchir au processus lui-même. Ce que je peux dire, c’est qu’en prenant cette initiative, nous démontrons que l’Europe change et que nous voulons que nos citoyens participent davantage à la construction de notre avenir, pour le meilleur. Ce n’est peut-être pas parfait, mais c’est une volonté, un pas vers quelque chose qui a déjà changé notre façon d’échanger, de délibérer et de travailler. Et nos citoyens font preuve de la volonté de faire partie de ce processus, ils reconnaissent que ces institutions, notre travail, sont fondés sur eux, qu’ils sont pour eux. Nous ne nous éloignons pas les uns des autres, quoi qu’une infime minorité essaie de dire.

Mais pour ce qui est du processus, nous entamons maintenant le troisième tour des Panels citoyens, et de nombreuses idées se développent encore, d’autres devraient encore être discutées. La crise du COVID-19 est une expérience douloureuse pour nous tous, mais c’est aussi l’occasion, en période de crise, de nous réunir pour travailler sur les questions qui doivent être améliorées. Avoir le courage de changer et de forger une nouvelle relation avec nos citoyens, de tous âges. Ce qu’ils et elles pensent que nous avons bien fait, ce que nous pouvons améliorer et comment nous pouvons avancer ensemble. Cette large participation de toutes les générations définira les résultats de la Conférence et façonnera les résultats de notre démocratie pour qu’elle soit vraiment adaptée à l’avenir.

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