« Converser sur l'avenir pour dépasser la polarisation »

Dans un monde marqué par l’incertitude, placer l’avenir au cœur des politiques publiques est devenu une nécessité. Au Pays de Galles, c’est en donnant la parole à ses citoyens que le gouvernement a repensé son approche du long terme, ancré le développement durable dans ses actions et placé les générations futures au cœur de ses décisions. Sophie Howe, première Commissaire aux générations futures du Pays de Galles, aujourd’hui conseillère au sein de la School of International Futures, partage son expérience. 

Missions Publiques. Vous avez été la première commissaire aux générations futures du Pays de Galles de 2016 à 2023. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ce poste a été créé, et comment vous avez œuvré, dans le cadre de cette fonction, pour que l’impact des décisions sur les générations futures soit intégré dans le cycle des politiques publiques ? 

Sophie Howe. En 1999, lorsque le Parlement gallois a été créé pour la première fois, il y avait une clause dans la législation qui stipulait que le développement durable devait être un principe organisateur central du gouvernement.  

 Une belle ambition sur le papier, mais qui, dans les faits, n’avait que peu d’influence sur l’élaboration des politiques. Cela a donc suscité une certaine frustration au sein de la société civile, parmi les ONG, les groupes communautaires et autres, qui se demandaient comment le gouvernement mettait concrètement en œuvre cet engagement. C’est ainsi qu’a émergé une campagne citoyenne pour questionner le gouvernement et lui demander des comptes : comment le développement durable s’intègre-t-il réellement dans vos politiques, et comment pourrait-on faire mieux ? 

C’est en travaillant avec des responsables politiques et des ONG qu’a émergé l’idée de légiférer pour le développement durable. Seulement, au moment d’élaborer cette législation, le gouvernement ne savait pas précisément ce qu’elle devait contenir. Il a alors décider de poser directement la question aux citoyens. 

C’est ainsi qu’en 2013-2014, une conversation nationale a été lancée, soutenue et financée par le gouvernement, et conduite par une organisation qui s’appelait « The Wales We Want ». Une question était posée aux citoyens : quel est le Pays de Galles que vous souhaitez laisser à vos enfants, vos petits-enfants et aux générations à venir ? Une démarche inhabituelle, car les gouvernements ont rarement ce type de conversations ouvertes avec leurs citoyens, préférant généralement leur soumettre des questions bien plus ciblées. 

Cette conversation nationale a alors mobilisé différentes régions du Pays de Galles, réunissant entreprises et groupes communautaires autour de tables rondes. Le Women’s Institute (l’Institut des femmes) et la Young Farmers’ Association (l’Association des jeunes agriculteurs) ont chacun organisé leurs propres discussions entre membres. Des écoliers ont également été impliqués, en écrivant des lettres à leur futur moi. Finalement, toutes ces contributions ont été rassemblées pour construire une vision collective de l’avenir, celle des citoyens du Pays de Galles. 

Elle a ensuite été inscrite dans la loi à travers sept objectifs de bien-être interconnectés et pensés sur le long terme. Le texte a évolué, passant d’une loi sur le développement durable à une loi sur le bien-être des générations futures, traduisant plus fidèlement l’ambition portée au départ par les citoyens. 

Désormais, l’ensemble des organismes publics sont tenus d’évaluer leurs actions au regard de leur impact sur les générations futures, qu’il s’agisse des jeunes d’aujourd’hui ou de celles qui ne sont pas encore nées. Ils doivent également s’assurer que leurs décisions contribuent à la réalisation de la vision définie par les citoyens, et qu’elles ne viennent pas, au contraire, en compromettre l’atteinte. 

La loi impose en outre une approche préventive et intégrée de l’action publique. Les institutions doivent démontrer leur capacité à anticiper les problèmes avant qu’ils ne surviennent ou ne s’aggravent, tout en prenant en compte les interactions entre les différentes politiques menées. Il s’agit ainsi de mieux articuler les décisions entre elles, mais aussi et surtout de renforcer la place des citoyens dans les processus de décision, en les associant de manière plus étroite et continue. 

Le mot « implication » dans la législation a été choisi en particulier plutôt que « engagement » ou « consultation », car il un sens bien plus profond, il affirme la nécessité de coconstruire les politiques publiques avec les citoyens 

 

Missions publiques. Pourriez-vous nous donner un exemple concret de la manière dont vous impliquez les citoyens dans cette décision ?  

Sophie Howe. Je pense que la forme ultime de co-création que nous avons pu réaliser est la vision élaborée avec les citoyens eux-mêmes lors de cette conversation nationale. Depuis, de nombreux exemples témoignent de la mise en œuvre concrète de ce principe d’implication par les organismes publics. Dans notre capitale, à Cardiff, des jeunes occupent depuis le rôle de « jeunes commissaires » et siègent directement au sein des commissions d’achat où sont attribués les services destinés aux enfants et aux jeunes. Leur participation est pleine et entière, faisant d’eux des acteurs à part entière du processus de décision. 

Dans l’ensemble du Pays de Galles, chaque école dispose également d’un conseil de jeunes, tandis qu’un parlement des jeunes existe à l’échelle nationale. Par ailleurs, l’âge du droit de vote a récemment été abaissé à 16 ans. D’autres initiatives, comme des panels citoyens consacrés notamment aux questions d’aide sociale, témoignent également de cette volonté d’impliquer plus largement les citoyens dans les décisions politiques. 

Certaines approches se distinguent aussi par leur dimension innovante. Le recours au secteur artistique et créatif permet d’explorer de nouvelles manières d’entrer en dialogue avec les citoyens. Par exemple, dans un conseil de santé chargé de gérer les hôpitaux d’un territoire, des conteurs ont été intégrés au sein du service des réclamations. Cette démarche a permis aux personnes ayant vécu des expériences difficiles dans le système de santé la possibilité de raconter leur histoire. L’impact est fort, tant pour les citoyens que pour les responsables des institutions de santé, qui ont choisi de débuter chacune de leurs réunions de conseil d’administration par l’écoute de ces témoignages. Une manière de se rappeler en permanence la raison de leur engagement et de recentrer leur action sur l’essentiel, le citoyen. 

En outre, durant mon mandat de Commissaire aux générations futures, j’ai créé ce que j’ai appelé la Future Leaders Academy. Ce programme réunissait 30 jeunes leaders âgés de 18 à 30 ans à travers tout le Pays de Galles, constituant ainsi un panel avec lequel le gouvernement pouvait tester ses idées. Pour donner un exemple, lors de l’élaboration de la stratégie de relance post-Covid, celle-ci a été soumise à ce groupe et testée auprès de ses membres. 

L’une des initiatives les plus marquantes de ce programme a été la mise en place d’un dispositif de mentorat inversé. Ces 30 jeunes leaders ont accompagné 30 des dirigeants les plus influents du Pays de Galles, allant du chef de la fonction publique du gouvernement gallois au directeur général de la Fédération galloise de football.
Cette expérience a permis de constater que ces voix et perspectives plus jeunes étaient réellement entendues et qu’elles influencent désormais l’action publique.
Aujourd’hui, ces jeunes siègent également en tant que conseil consultatif parallèle pour l’élaboration d’une nouvelle stratégie de la Fédération galloise de football, qui place la réalisation des sept objectifs de bien-être au cœur de son action. 

 

"Les conversations sur l’avenir se révèlent extrêmement puissantes pour dépasser les clivages, car lorsqu’on parle du futur, il existe de nombreux points de convergence.

Sophie Howe

Ancienne Commissaire aux générations futures du Pays de Galles

Missions Publiques. Auriez-vous des conseils ou des suggestions à partager pour aider à placer cette question du long terme au cœur des décisions futures, tant pour les décideurs que pour les citoyens ? 

 Sophie Howe. La première chose que je dirais, c’est que, dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, marqué par les réseaux sociaux, la polarisation croissante de la société et l’ensemble des phénomènes préoccupants de désagrégation sociale — une étude récente au Royaume-Uni montre que 27 % des jeunes préféreraient une dictature à la démocratie — nous devons considérer la co-construction avec les citoyens non pas comme un luxe, mais comme une composante absolument essentielle de tout ce que nous faisons en matière de démocratie, de gouvernance et de gestion des services publics. 

Ensuite, les conversations sur l’avenir se révèlent extrêmement puissantes pour dépasser les clivages, car lorsqu’on parle du futur, il existe de nombreux points de convergence. Les gens veulent souvent les mêmes choses : du lien, un air pur, la possibilité de profiter d’espaces publics ouverts, ressentir un sentiment de communauté dans leur quartier et bénéficier d’une plus grande équité. Écouter ces échanges avec les citoyens permet de définir une vision commune pour l’avenir, une sorte d’étoile du Nord pour guider les politiques publiques et les services publics 

En travaillant aujourd’hui avec la School of International Futures (SOIF) dans différents pays du monde et en observant les travaux d’organisations comme l’OCDE sur les cadres de bien-être, je constate que les aspirations des citoyens pour leur avenir sont remarquablement similaires d’un pays à l’autre. 

Un autre point sur lequel je voudrais insister, c’est que si nous voulons des services publics efficaces et performants, nous devons d’abord comprendre comment les concevoir en fonction des personnes qu’ils sont censés servir. Je repense souvent à un exemple antérieur à la loi sur les générations futures, lorsque je travaillais au gouvernement sur l’élaboration d’une politique de petits-déjeuners gratuits dans les écoles. L’idée était d’atteindre les enfants issus des familles les plus pauvres, qui arrivaient à l’école sans avoir pris de petit-déjeuner sain. L’intention était bonne, mais ce que nous n’avions pas fait, c’était de dialoguer suffisamment avec les communautés que cette politique était censée aider. Résultat : cette politique n’a pas réellement touché les enfants qui en avaient le plus besoin. Pour beaucoup d’entre eux, leurs parents ne travaillaient pas et n’avaient donc aucune raison d’envoyer leur enfant à l’école une demi-heure plus tôt pour un petit-déjeuner gratuit. En revanche, elle a bénéficié à des personnes comme moi, qui y voyait une demi-heure de garde gratuite. C’est utile, mais cela répondait-il vraiment aux besoins des enfants pour lesquels cette politique avait été conçue ? Pas vraiment. Si nous avions mieux impliqué les communautés concernées, nous aurions peut-être repensé cette politique différemment et elle aurait eu des résultats bien meilleurs. 

 

Missions Publiques. Pouvez-vous nous dire ce que vous faites actuellement au sein de la School of International Futures (SOIF) ? 

Sophie Howe. Depuis la fin de mon mandat de Commissaire au Pays de Galles, j’ai rejoint la School of International Futures, une organisation qui œuvre à l’échelle mondiale pour promouvoir la gouvernance à long terme. Nous intervenons dans de nombreux pays, du Kenya à l’Australie en passant par l’Espagne, et nous espérons très prochainement collaborer avec Missions Publiques ici en France (1). 

Ce que nous observons, c’est que chaque pays aborde cette question de l’avenir et du lien entre générations de manière très différente. L’Union européenne a organisé un panel citoyen sur l’équité intergénérationnelle, contribuant à l’élaboration de sa stratégie sur ce sujet. Dans le comté de San Mateo, dans la Silicon Valley, un groupe de citoyens a réussi, grâce aux arts, à la culture et à l’engagement des jeunes, à faire adopter une approche centrée sur les générations futures. Au Kenya, le Sénat mène des conversations avec les jeunes pour comprendre ce que l’équité intergénérationnelle pourrait signifier pour eux. 

Dans chacun de ces pays, cette implication précoce et ce dialogue approfondi avec les citoyens sont des composantes essentielles pour faire avancer cet agenda des générations futures. 

 

Missions Publiques. Vous nous avez parlé d’une approche de mentorat inversé visant à donner du pouvoir d’agir à de jeunes leaders. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette démarche et sur la manière dont elle est mise en œuvre ?  

Sophie Howe. En ce qui concerne la Future Leaders Academy et le mentorat inversé, il s’agissait d’un programme qui a grandi et évolué, et nous avons beaucoup appris de sa première phase. Au départ, nous avions mis en binôme les 30 jeunes leaders avec les 30 dirigeants les plus hauts placés. Comme vous pouvez l’imaginer, tous ces dirigeants seniors n’avaient pas forcément compris qu’ils étaient les mentorés et qu’ils allaient être accompagnés par un jeune. Beaucoup envisageaient cette démarche comme un mentorat traditionnel, où l’on transmet son savoir et sa sagesse. Nous avons donc dû déployer un accompagnement important et multiplier les interventions pour faire évoluer ces mentalités vers l’objectif que nous souhaitions atteindre. 

Il a fallu mobiliser des ressources considérables au début, mais progressivement, à mesure que les jeunes gagnaient en confiance, les dirigeants ont commencé à réaliser que ces jeunes apportaient un regard radicalement différent. Ils offraient des perspectives nouvelles, bousculaient les habitudes et remettaient en question les pratiques établies en posant des questions telles que : pourquoi agissez-vous de cette manière ? Ils soulignaient que certaines décisions ne répondaient pas à leurs besoins. Par exemple, lorsque des informations sont envoyées par e-mail, ils ne les lisent pas et préfèrent communiquer autrement. De même, lorsqu’on envisage de construire une nouvelle route, leur priorité n’est pas d’apprendre à conduire pour l’utiliser, mais que l’accès et la qualité des transports en commun s’améliorent. 

Pour illustrer avec l’exemple du football : si vous avez le pouvoir de mobiliser une nation entière à travers ce sport, pourquoi ne pas profiter de cette opportunité pour réfléchir à la manière de communiquer des messages sur la réduction des émissions de carbone, pour montrer ce que votre organisation fait concrètement en matière de climat et comment elle pourrait mettre la puissance du football au service du développement des arts, de la culture et de la langue ? Cette démarche s’est révélée incroyablement puissante, mais elle a aussi été très exigeante, surtout au début, pour faire évoluer les mentalités des dirigeants en place. 


(1) Missions Publiques lance et pilotera le hub français de la School of International Futures. Plus d’informations prochainement.

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