Inverser le regard sur les innovations démocratiques

Comment les expériences menées ailleurs dans le monde peuvent-elles interroger la recherche européenne sur les innovations démocratiques ? Dans le cadre du projet ScaleDem, les ateliers « Reversing the Gaze » ont invité des chercheurs et des praticiens de plusieurs régions à discuter les premières analyses de l’équipe. Max Povse, chercheur à l’Institut universitaire européen, et Vladislava Gubalova, chercheuse au GLOBSEC, expliquent cette démarche.

Missions Publiques. Pourquoi avez-vous voulu « inverser le regard » ?

Max Povse. En cartographiant les innovations démocratiques en Europe, nous avons constaté que plusieurs partageaient des caractéristiques liées au contexte de l’Union européenne : des partenariats transnationaux, un meilleur accès aux financements ou un réseau d’organisations spécialisées. Notre cadre d’analyse était lui aussi ancré dans ce contexte.

Ceux d’entre nous qui avaient travaillé dans d’autres régions du monde avaient le sentiment que des enseignements nous échappaient, ou que nous discutions en vase clos. La recherche sur la démocratie est souvent critiquée pour son eurocentrisme. Nous voulions prendre cette critique au sérieux : les ateliers Reversing the Gaze ont donc été prévus dès le début du projet.

Nous souhaitions que des partenaires travaillant dans d’autres contextes portent un regard sur nos observations européennes et interrogent nos hypothèses à partir de leurs propres expériences.

"Si nous voulons élaborer une théorie du changement d’échelle qui puisse être utile dans différents contextes, elle doit se nourrir d’expériences au-delà de notre propre région.

Vladislava Gubalova

Chercheuse au GLOBSEC

Missions Publiques. Qu’avez-vous soumis à leur discussion ?

Max Povse. Nous leur avons demandé si ce que nous avions observé en Europe existait aussi ailleurs, si nos enseignements faisaient écho à leurs pratiques et ce que leurs expériences pouvaient apporter à notre analyse. Il s’agissait d’aller au-delà du partage de nos premiers résultats et de les mettre réellement à l’épreuve.

Vladislava Gubalova. Les ateliers ont réuni des participants d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique, d’Europe de l’Est et des Balkans occidentaux. Les échanges portaient notamment sur ce que chacun entend par « innovation démocratique » et par « changement d’échelle », ainsi que sur les facteurs qui peuvent favoriser ce changement.

Ces notions ne sont pas comprises partout de la même manière. Si nous voulons élaborer une théorie du changement d’échelle qui puisse être utile dans différents contextes, elle doit se nourrir d’expériences au-delà de notre propre région. L’apprentissage doit se faire dans les deux sens.

Missions Publiques. Pouvez-vous donner un exemple d’hypothèse bousculée par ces échanges ?

Max Povse. Lors des échanges avec nos partenaires latino-américains, nous avons été surpris de voir les innovations numériques arriver en dernier dans leurs priorités, et parfois être jugées indésirables. Cela contrastait avec la place accordée au numérique et à l’intelligence artificielle dans l’agenda européen et dans plusieurs des cas que nous avions étudiés.

Leur argument était que réduire la relation de personne à personne pouvait éroder la confiance et la solidarité, et donc aller à l’encontre de la finalité même de l’innovation démocratique.

Les ateliers ont remis en question certains de nos résultats et beaucoup de nos hypothèses, davantage que les retours que nous avions reçus jusque-là de nos partenaires européens. La diversité des réactions nous a conduits à donner au contexte une place beaucoup plus centrale dans notre analyse.

« Les ateliers ont remis en question certains de nos résultats et beaucoup de nos hypothèses. » – Max Povse

"À terme, ces travaux nourriront une « Boussole » destinée aux décideurs publics et aux praticiens qui souhaitent développer ces démarches.

Max Povse

Chercheur à l’Institut universitaire européen

Missions Publiques. Comment ce travail va-t-il nourrir la suite de la recherche ?

Vladislava Gubalova. Nous avons également présenté ces premiers enseignements lors d’un atelier à la conférence de l’Observatoire international de la démocratie participative, à Cracovie, coanimé avec Léo Police, consultant-chercheur chez Missions Publiques. Les réactions recueillies ont conforté certaines observations et apporté de nouvelles nuances à notre réflexion.

Max Povse. Le rapport sur Reversing the Gaze, dont la publication est prévue fin novembre, réunira les enseignements des quatre ateliers et les retours de Cracovie. Il contribuera à notre travail sur les conditions dans lesquelles les innovations démocratiques peuvent changer d’échelle. Des projets d’innovation démocratique mettront aussi en pratique les enseignements recueillis dans les contextes européens et non européens. À terme, ces travaux nourriront une « Boussole » destinée aux décideurs publics et aux praticiens qui souhaitent développer ces démarches.


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