Au Kirghizistan, Ulugbek Nurumbetov et son combat pour consolider la paix

Depuis plus de 15 ans, Ulugbek Nurumbetov œuvre pour la paix au Kirghizistan, son pays d’origine, au plus près des communautés locales. En 2019, il fonde l’Institut pour la paix et le développement (IPD), qu’il dirige depuis, et y développe le réseau des Clubs de la Paix, aujourd’hui l’un des plus importants réseaux communautaires de consolidation de la paix du pays. Portrait d’un Fellow de Missions Publiques.

Avant de fonder l’IPD, Ulugbek travaille plusieurs années au sein d’organisations internationales actives en Asie centrale. Après un stage dans une organisation allemande partenaire d’ifa (l’Institut allemand pour les relations culturelles et éducatives internationales), il travaille pendant cinq ans sur plusieurs projets au Kirghizistan : des dialogues de paix, un programme de formation de consultants en paix et en conflit, ainsi qu’un projet de prévention de la radicalisation religieuse auprès des jeunes.

Pendant des années il participe aux réunions de coordination d’une dizaine de consortiums d’ONG, financés par l’État kirghize et des bailleurs comme l’Union européenne. Il y observe une réalité partagée par toutes ces organisations : concentrées dans la capitale et les centres provinciaux, elles touchent toujours les mêmes participants, sans jamais atteindre une population plus large. Ce constat le pousse à vouloir faire les choses différemment, en construisant cette fois des organisations ancrées directement au niveau communautaire. C’est ainsi que naît, en 2019, l’Institut pour la paix et le développement.

Le succès des Clubs de la Paix

« La mission de l’IPD est de promouvoir la paix et la cohésion sociale en soutenant des initiatives de paix, en proposant de l’éducation civique et en favorisant le développement d’organisations communautaires », résume Ulugbek. Parmi tous les projets menés par l’institut, le réseau des Clubs de la Paix reste celui dont il est le plus fier.

Les premiers clubs voient le jour fin 2020, en pleine pandémie. Lors de ses précédents projets, Ulugbek avait constaté qu’une fois ceux-ci terminés, les participants poursuivaient rarement leur engagement par eux-mêmes. Il décide donc de miser sur des structures collectives plutôt que sur des individus, avec des clubs d’au moins 20 membres chacun, afin que leur fonctionnement ne repose jamais sur une ou deux personnes.

Un Club de la Paix réunit principalement des jeunes, mais aussi des enseignants et des responsables communautaires, autour d’un même comité. Gratuits et ouverts à tous, les clubs sont implantés dans les écoles. Ce choix répond à une réalité locale : dans les zones rurales du Kirghizistan, explique Ulugbek, l’école reste souvent, avec la mosquée, le seul véritable espace communautaire du village. Il n’y a généralement ni théâtre, ni bibliothèque, ni cinéma. C’est donc à l’école que se tiennent les événements, les fêtes, les élections ou encore les concerts.

Les clubs s’appuient sur des boîtes à outils et des modules de formation conçus par l’IPD, transmis d’une génération d’élèves à l’autre afin que le travail se poursuive dans la durée. Le réseau s’attaque à des enjeux de société bien réels, à commencer par la traite des êtres humains. Plus de la moitié de la population en âge de travailler ayant émigré, principalement vers la Russie et le Kazakhstan, le pays figure parmi les principales sources de ce trafic dans le monde. Le réseau lutte aussi contre la radicalisation religieuse et, plus récemment, contre les violences basées sur le genre.

Le réseau grandit rapidement : 10 écoles la première année, plus de 50 la deuxième, plus de 80 la troisième. Il continue de croître chaque année, souvent sans intervention directe de l’IPD. Dans un district reculé où l’institut n’avait encore jamais travaillé, des enseignants ont ainsi créé 15 clubs de leur propre initiative. Aujourd’hui, plus de 300 clubs sont actifs à travers le pays, rassemblant plusieurs milliers de jeunes leaders et 600 enseignants. Selon Ulugbek, le directeur d’un programme national d’éducation civique lui aurait confié que le réseau de l’IPD avait la plus grande portée citoyenne dans ce domaine, davantage que l’ensemble des agences des Nations unies réunies.

Un espace civique qui se réduit

Longtemps surnommé « l’île de la démocratie » d’Asie centrale, le Kirghizistan se distingue encore de ses voisins par une histoire politique plus pluraliste. Mais Ulugbek observe que l’espace civique se réduit. Le pouvoir se concentre de plus en plus autour du président et d’une petite élite, l’opposition organisée a disparu, les médias indépendants se font rares et 400 à 500 ONG auraient fermé ou se seraient relocalisées au Kazakhstan. Selon lui, le pays se rapproche ainsi du modèle politique de ses voisins.

Il attribue une partie de la défiance envers les ONG à l’histoire récente du pays. Plusieurs soulèvements ont fait basculer le pouvoir au nom de la démocratie, sans que la situation s’améliore vraiment. Les ONG, souvent associées aux responsables politiques portés par ces mouvements, en ont pâti : les mêmes dirigeants qui s’appuyaient sur elles pour accéder au pouvoir se retournaient contre elles une fois élus, en les qualifiant d’« agents de l’étranger ».

Inspiré de la législation russe, un projet de loi en ce sens a été débattu pendant plusieurs années au Parlement. Il obligeait toute organisation recevant des financements étrangers à s’enregistrer comme telle et à se soumettre à des contrôles renforcés. Rejeté une première fois en 2016 après des débats houleux, proposé sans succès par des présidents précédents, il a finalement été adopté sous l’administration actuelle. Selon Ulugbek, le texte aurait alors recueilli le soutien de plus de 95 % de la population, un chiffre qui témoigne surtout, à ses yeux, du manque de confiance envers les ONG. « Ce processus a révélé à quel point la crédibilité des ONG était faible, explique-t-il. Les gens ne comprennent tout simplement pas ce qu’elles font, ils les associent à des intérêts étrangers plutôt qu’à des besoins locaux. »

Construire un mouvement depuis la population

Face à ce constat, Ulugbek ne voit que deux options : travailler avec le gouvernement, ou construire un soutien directement depuis la population. L’IPD a choisi la seconde voie. Les agences des Nations unies soutiennent désormais plus activement son travail : l’UNICEF finance aujourd’hui la création de nouveaux clubs dans de nouvelles communautés. L’objectif d’Ulugbek est de couvrir, à terme, au moins la moitié des écoles du pays.

« Nous construisons un véritable mouvement. Plus les citoyens ordinaires en font partie, moins ils nous perçoivent comme un acteur extérieur, et plus ils se considèrent eux-mêmes comme partie prenante. »

Ulugbek Nurumbetov est Fellow de Missions Publiques : https://missionspubliques.org/the-global-fellows-program/

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