Archives des Equals - Missions Publiques https://missionspubliques.org/tag/equals/ Mon, 06 Nov 2023 11:16:42 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.8.5 https://missionspubliques.org/wp-content/uploads/2021/03/favicon.png Archives des Equals - Missions Publiques https://missionspubliques.org/tag/equals/ 32 32 « Décolonisons nos connaissances de la démocratie délibérative » https://missionspubliques.org/decolonisons-nos-connaissances-de-la-democratie-deliberative/ Mon, 17 Oct 2022 15:22:19 +0000 https://missionspubliques.org/?p=8137 L’article « Décolonisons nos connaissances de la démocratie délibérative » est apparu en premier sur Missions Publiques.

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La délibération est-elle universelle ? Est-ce souhaitable ? Notre façon de la conceptualiser et de l’organiser en Europe est-elle (trop) « occidentalo-centrée » ? Et sommes-nous prêt-e-s collectivement à entendre les réponses ? Elles méritent en tout cas d’être mises en discussion et en débat. Deux chercheuses expertes en innovation démocratique, Nicole Curato et Melisa Ross(1), viennent remettre de la perspective dans nos pratiques. Interview croisée.

Missions Publiques. Vos travaux portent sur la délibération dans le monde. La délibération est-elle universelle ou est-ce un pur « produit » exporté d’Occident ?

Melisa Ross. La réponse à cette question dépend de la façon dont nous conceptualisons la délibération : si nous la comprenons en termes académiques, nous parlons d’une conversation qui se déroule dans des conditions strictement « contrôlées », où un groupe sélectionné de participants peut peser et considérer les opinions des autres vers un objectif commun : atteindre un consensus par le biais du raisonnement public.

Mais cette définition présuppose un certain nombre d’éléments tels que l’égalité d’accès à la sphère publique, des façons normatives de penser l’argumentation et les structures de discours, et ignore dans une large mesure les inégalités matérielles très réelles qui peuvent empêcher les gens de s’engager dans de tels espaces.

Si nous comprenons la délibération, au contraire, comme une forme de conversation dite « démocratique », nous pensons plutôt à une capacité humaine qui existait bien avant que ces définitions savantes ne prennent forme, et qui continuera d’exister après également.

La question n’est donc peut-être pas de savoir si la délibération est universelle, car elle fait partie de l’expérience humaine partagée et se déroule dans de nombreuses formes et contextes différents. Peut-être devrions-nous plutôt nous demander pourquoi nous n’avons pas accordé autant d’attention à la façon dont la délibération « réelle » se déroule effectivement dans le monde entier.

Nicole Curato. Je suis d’accord avec Melisa pour dire que la délibération – au sens large – a lieu dans divers endroits en dehors de l’Occident. Le livre Deliberative Democracy in Asia, par exemple, a fourni de nombreux exemples historiquement fondés sur la façon dont la consultation inclusive en tant que mécanisme de prise de décision collective a longtemps été une pratique dans les sociétés asiatiques, même avant l’introduction des élections. La délibération peut avoir un « look and feel » différent selon les endroits, et notre tâche en tant que chercheurs et défenseurs de la démocratie délibérative est de célébrer la pluralité des expressions de la délibération, au lieu d’imposer un format idéal de ce que peut être une « bonne délibération ».

 

Missions Publiques. Si nous poursuivons votre raisonnement, lorsque « nous » parlons de délibération, c’est-à-dire dans l’espace académique et dans le Global North(2) , nous pensons à une délibération formalisée et institutionnalisée…

Melisa Ross. Oui et cela implique au moins deux caractéristiques : premièrement, que les participants aient un accès égal à l’information et à un espace de conversation, et deuxièmement, qu’ils représentent d’une certaine manière le corps social dans son ensemble.

Et pourtant, lorsque nous examinons les ressources publiques existantes pour ceux qui souhaitent mettre en œuvre des processus délibératifs, la liste des principes clés s’allonge rapidement : par exemple, l’OCDE identifie au moins onze principes pour implémenter des processus délibératifs de qualité.

Ainsi, au lieu de considérer la délibération comme une forme existante d’organisation et d’échange démocratiques au sein des communautés, la portée des processus auxquels nous pensons se réduit rapidement lorsque nous considérons ces deux éléments comme le cœur de la délibération. Nous pensons maintenant à des formes très spécifiques de conversation qui peuvent avoir lieu dans des conditions très restrictives, extrêmement difficiles à réaliser dans des contextes autres que ceux des pays et sociétés riches en ressources.

Dans la pratique, cela s’est traduit par un intérêt accru pour les conditions matérielles permettant de créer cet espace de conversation, comme la garantie d’une expertise indépendante et d’une facilitation professionnelle, le choix de bâtiments ou de plateformes accessibles pour que ces conversations puissent avoir lieu, et plus récemment, comme nous l’avons vu à la Global Assembly(3), l’intégration de solutions telles que la traduction simultanée pour les participants.

Nous assistons à une consolidation croissante du tirage au sort, en tant que garantie de représentation et de légitimité dans la délibération. Cela peut conduire à deux problèmes : premièrement, ignorer les formes dynamiques de participation et de délibération au-delà du Global North parce qu’elles ne correspondent pas à ces principes, et deuxièmement, tenter d’enraciner la délibération formelle et institutionnalisée qui reflète ces principes dans des contextes où ils pourraient avoir peu de sens, ignorer les formes existantes de gouvernance communautaire, ou même effacer l’impact de ceux qui travaillent dans les territoires et sur le terrain.

Nicole Curato. Je suis aussi profondément préoccupée par le fait que certaines personnes assimilent la « démocratie délibérative » au tirage au sort ou aux mini-publics délibératifs. C’est une honte parce qu’une grande partie de notre tâche en tant que défenseurs de la démocratie délibérative est de réfléchir aux moyens de transformer notre sphère publique, et comment notre sphère publique peut être plus sensible aux bonnes raisons, comment notre sphère publique peut écouter les voix minoritaires. Une partie de notre tâche consiste à réfléchir à la réglementation ou à la responsabilité des grandes entreprises de la tech qui façonnent les conversations publiques d’aujourd’hui, lesquelles se déroulent principalement en ligne, ou à réfléchir à l’économie politique des médias mondiaux qui favorisent les intérêts commerciaux au détriment du bien public. Je connais de nombreux partisans de la démocratie délibérative qui travaillent dans ce domaine, et j’espère que ces voix pourront également être amplifiées.

«  Il est logique de comprendre comment les citoyens créent du changement en dehors de salles bien rangées, de conversations facilitées et de contributions d’experts rationnalisées

Melisa

Missions Publiques. « Pensez-vous qu’il existe une manière européenne/occidentale de parler de la participation et de la délibération des citoyens ? Comment ? »

Melisa Ross. Volontairement ou involontairement, le « Global North » fixe les normes de la direction que prend le monde. Si l’on prend le rapport de l’OCDE(4) sur les principes de la démocratie délibérative, élaboré à partir de l’examen de plus de 570 processus délibératifs qui ont eu lieu dans les pays du Nord, il conclut que la délibération prend de plus en plus de place en tant qu’option pour influencer les politiques au niveau mondial.

Mais d’autres bases de données nous donnent d’autres informations. Par exemple, la base de données LATINNO(5) a enregistré 3 700 cas de participation uniquement en Amérique latine, au cours de la période comprise entre 1990 et 2020. Parmi eux, la délibération a été le principal moyen d’innovation dans au moins 43 % de tous ces cas. Pour autant que nous le sachions, il y a plus de délibérations en Amérique latine que partout ailleurs dans le monde. 28 % de ces milliers de cas reposent sur la participation des citoyens, 24 % sur la participation numérique et 5 % sur le vote direct. Qu’en est-il donc de ces autres possibilités d’influencer les politiques ?

Et pourtant, ce ne sont pas les processus que nous étudions, ni les expériences dont nous tirons des enseignements. Participedia(6), qui est une base de données ouverte et collaborative où chacun peut envoyer des contributions, a enregistré quelques 2 000 cas différents de participation et de délibération à travers le monde, qui se sont déroulés selon plus de 350 méthodes différentes et ont impliqué plus de 800 organisations. Il est fascinant de voir tout ce que font les communautés à travers le monde, alors pourquoi sommes-nous encore si concentrés sur si peu de cas en Europe et dans d’autres pays occidentaux ? En particulier lorsque les leçons que nous pouvons en tirer sont difficilement applicables en dehors des pays du nord.

Cela ne veut pas dire que ces processus à travers le monde sont sans faille ou exemplaires. Il arrive souvent qu’ils ne parviennent pas à leurs fins, qu’ils soient cooptés par des forces autres que celles des citoyens, ou que leurs résolutions soient complètement ignorées par les gouvernements et autres organismes puissants. Mais c’est la réalité désordonnée de la gouvernance, des communautés réelles qui déterminent leurs besoins et la façon de les résoudre, et il est logique de comprendre comment les citoyens créent du changement en dehors de salles bien rangées, de conversations facilitées et de contributions d’experts rationnalisées.

Nicole Curato. Oui, elle existe, et quel ennui ! Lorsque j’ai appris ce qu’était la « démocratie délibérative » pour la première fois, ce que j’appelle le « discours de la bienséance » était considéré comme l’exemple à suivre. Certains disaient que les délibérations de la Cour suprême étaient la forme idéale de délibération, tandis que d’autres désignaient les débats parlementaires comme autre lieu de délibération.

La théorie délibérative, bien sûr, a cessé de présenter ces espaces comme les lieux idéaux de délibération, surtout après la critique féministe selon laquelle ces espaces sont principalement composés d’hommes éduqués et d’une classe élitiste. Ainsi, au cours des dernières décennies, la théorie délibérative a considéré des lieux de discours plus « quotidiens » comme les médias sociaux, la famille, les tables de cuisine et d’autres lieux de conversation « domestiques » associés aux femmes en tant qu’espaces dynamiques de délibération.

J’espère également que l’on reconnaîtra davantage la façon dont la délibération se déroule en dehors des paramètres du « discours de la bienséance ». Dans mon pays d’origine, les Philippines, les conversations politiques les plus riches et les plus dynamiques que j’ai observées ne se déroulent pas dans les salles de congrès officielles, mais devant les devantures de magasins où les membres de la classe ouvrière, les femmes au foyer et les travailleurs précaires se retrouvent pour prendre un verre ou partager un en-cas, et s’engagent dans des échanges bruyants, sur un ton souvent léger mais franc, parfois vulgaire mais pointus sur les problèmes sociaux et ce qui peut être fait pour changer la société. Ces sites informels de délibération sont essentiels dans une sphère publique où les élites dominent les sites de pouvoir.

 

Missions Publiques. En quoi plaquer un modèle ou normer des processus délibératifs peut-il être préjudiciable ?

Melisa Ross. Il existe de nombreuses façons de mettre en œuvre le changement, en particulier dans les communautés et dans les contextes qui ne disposent pas des ressources du Global North. Il est facile d’énumérer de longues listes de normes et de standards qui ne peuvent être atteints qu’avec de gros budgets dont la plupart des organisations, des gouvernements et des communautés ne disposent pas. Au lieu de cela, ce qui semble fonctionner dans le Sud, c’est de « travailler avec ce que nous avons » et de continuer à engager les communautés de la même manière qu’elles se sont engagées elles-mêmes.

Certains universitaires et organisations occidentaux font la promotion de formes très spécifiques de délibération comme remèdes universels aux malaises démocratiques. Je ne crois pas que ces « remèdes » puissent être simplement transplantés et fonctionner au-delà du contexte des pays riches en ressources. Mais ce qui est encore plus important, c’est que la promotion de ce type d’institution, sans prêter attention aux effets de telles généralisations, peut conduire à des résultats préjudiciables très concrets : tout comme la « participation citoyenne » est devenue un mot à la mode dans le développement international dans les années 1990 et s’est glissée dans les conditions des prêts internationaux et des financements du tiers secteur, nous voyons lentement les assemblées de citoyens et le tirage au sort devenir la nouvelle norme internationale pour une « bonne » participation. Les communautés à travers le monde font face à de sérieux défis pour répondre à ces normes, mais elles pourraient bientôt devoir s’engager à mettre en œuvre des processus basés sur le tirage au sort comme une condition pour recevoir les financements dont dépendent leurs projets et leur organisation collective.

La délibération a déjà lieu, partout dans le monde. Si certains processus et institutions sont particulièrement adaptés à des fins concrètes, comme les assemblées de citoyens et les mini-publics, le changement social est toujours en devenir. Mon humble appel est de regarder les endroits où l’action délibérative est déjà en cours, d’observer et d’apprendre comment les communautés émergent, prospèrent, se dégradent et créent des opportunités pour de nouveaux processus.

Nicole Curato. Je pense que la plupart des processus mondiaux ont été trop orientés vers l’Occident, mais cela change lentement. Melisa et moi, ainsi que nos collègues du monde entier, avons plaidé pour « décoloniser » nos connaissances sur la démocratie délibérative. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître qu’il existe des voix non occidentales et que, par conséquent, nous devons intégrer ces voix dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques. Cela signifie également que les pays du Nord ont le luxe d’innover en matière de processus démocratiques, car leurs systèmes démocratiques sont fondés sur l’exploitation des sociétés du Sud et des communautés indigènes.

En Australie, par exemple, mon équipe et moi-même avons organisé des jurys de citoyens à l’ancien Parlement de Canberra. L’idée est que nous voulons que nos participants s’assoient dans les salles où les députés avaient l’habitude de délibérer (avant de déménager dans le nouveau bâtiment du Parlement) et ressentent le « pouvoir » de la délibération. Ce que nous oublions commodément, c’est que ce même bâtiment où nous tenons nos délibérations est construit sur des terres volées aux peuples autochtones. Il y a littéralement une tente-ambassade autochtone de l’autre côté de l’ancien Parlement, qui est, je crois, la plus longue occupation continue au monde, pour affirmer leur visibilité – leur existence – compte tenu de l’histoire de l’accaparement des terres et de la violence coloniale qui a presque anéanti leurs communautés. Personnellement, je réfléchis encore à la raison pour laquelle il m’a fallu si longtemps pour problématiser cette situation, et à la mesure dans laquelle je suis complice de ma violence permanente à l’égard des peuples coloniaux. Je vois celles et ceux qui font de l’ « innovation démocratique » dans l’ancien Parlement, sans réaliser que notre innovation démocratique n’a été rendue possible qu’en niant que nous tenons des délibérations sur des terres volées.

«  Bien avant que les théoriciens de la démocratie ne défendent l’importance d’écouter la nature et d’intégrer celle-ci dans nos délibérations, les communautés indigènes délibéraient déjà.

Nicole

Missions Publiques. Pour résumer : la tendance actuelle en Occident est de penser la délibération en termes de cadrage des problèmes et de prise de décision. Quelles sont les exemples inspirants de délibération que vous avez pu observer dans les pays du Global South ?

Melisa Ross. D’autres processus à travers le monde ont montré à plusieurs reprises que la délibération a lieu non seulement sous de multiples formes et dans de multiples contextes, mais aussi à d’autres étapes du processus politique. La délibération est bien plus qu’un groupe de personnes dans une pièce débattant de recommandations, et cela est bien documenté dans les bases de données mondiales que j’ai mentionnées ci-dessus.

Par exemple, LATINNO enregistre des cas de participation et de délibération qui opèrent même sur plusieurs étapes du cycle politique en même temps, en partant de la définition du problème jusqu’à l’évaluation et à l’apprentissage. Il peut s’agir d’« espaces où l’on est invité » créés par les gouvernements, tels que des conseils consultatifs convoqués pour co-gouverner des domaines politiques spécifiques comme les droits des LGBTQI+ ou la réglementation du travail. Mais il existe d’autres exemples où les communautés co-gouvernent avec, sans ou malgré l’État, par exemple dans le cadre d’actions environnementales ou de planification participative(7). C’est le cas de la Chine par exemple, très friande des processus de budgets participatifs avec le support et encadrement du parti communiste chinois.

Je trouve particulièrement fascinantes certaines institutions dirigées par des citoyens pour la gestion communautaire de services décentralisés, ce qui est très typique des communautés rurales d’Amérique latine où l’approvisionnement en eau et en électricité fait défaut parce qu’il n’est pas rentable pour les entreprises d’installer des infrastructures. Dans ces endroits, les communautés prennent l’affaire en main – nous voyons des citoyens ordinaires apprendre à gérer des infrastructures complexes telles que la purification et la distribution d’eau potable dans leurs communautés par le biais d’actions délibératives. Ici, les communautés n’ont pas besoin de tirage au sort, mais développent des réponses à leurs besoins urgents en s’appuyant sur cette capacité humaine à échanger entre elles, à peser les options, à prendre des décisions collectives et à collaborer à leur mise en œuvre.

Nicole Curato. En Australie, il y a une volonté forte d’écouter les voix des communautés indigènes et d’apprendre de la façon dont elles délibèrent et prennent des décisions. Bien avant que les théoriciens de la démocratie ne défendent l’importance d’écouter la nature et d’intégrer celle-ci dans nos délibérations, les communautés indigènes délibéraient déjà de cette manière. Nous avons tant à apprendre d’elles.


(1) Nicole Curato est professeure de sociologie politique au Centre pour la démocratie délibérative et la gouvernance mondiale de l’Université de Canberra (Australie). Melisa Ross est chercheuse du projet Healthier Democracies, dirigé par le centre de recherches Public Agenda de New-York. Elles sont intervenues pour nourrir les réflexions de notre programme les Fellows de Missions Publiques.
(2) Le concept de Nord global et de Sud global (ou fracture Nord-Sud dans un contexte global) est utilisé pour décrire un regroupement de pays selon des caractéristiques socio-économiques et politiques. Le Sud global est un terme souvent utilisé pour identifier les régions d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique et d’Océanie.
(3) https://globalassembly.org
(4) Le rapport de l’OCDE « Participation citoyenne et nouvelles institutions démocratiques », la vague délibérative, synthèse 2020
(5) https://www.latinno.net/en/
(6) https://participedia.net/
(7) Lire notre interview de Su Yun Woo « Les processus participatifs en Chine ne sont pas nécessairement de la poudre aux yeux » : https://missionspubliques.org/les-processus-participatifs-en-chine-ne-sont-pas-necessairement-de-la-poudre-aux-yeux/

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Une approche inclusive pour que les minorités contribuent à leur avenir numérique https://missionspubliques.org/une-approche-inclusive-pour-que-les-minorites-contribuent-a-leur-avenir-numerique/ Fri, 09 Apr 2021 09:05:26 +0000 https://missionspubliques.org/?p=3499 L’article Une approche inclusive pour que les minorités contribuent à leur avenir numérique est apparu en premier sur Missions Publiques.

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Née en Ouganda, Caroline Wamala-Larsson a été confrontée très tôt au manque d’accès à Internet des femmes qui l’entouraient. Aujourd’hui, elle est chercheuse spécialiste du genre et de la technologie en Suède au SPIDER Center, un organisme qui développe des solutions numériques en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique du Sud. Nous l’avons rencontrée dans le cadre de sa collaboration au projet européen EQUALS EU.

Missions Publiques. Quel est le parcours qui vous a amené à investir la recherche sur le genre et la technologie ?

Caroline Wamala-Larsson. En 1997, j’ai envoyé un mail pour la première fois et j’ai compris à quel point j’étais privilégiée. J’ai grandi dans différents pays d’Afrique australe et les membres de ma communauté n’avaient pas accès aux ordinateurs en particulier les femmes. J’ai donc commencé ma carrière en tant que comptable, et j’ai également été chargée d’enseigner l’utilisation des applications informatiques car j’avais une certaine aisance pour expliquer les choses de manière simple. Je me souviens encore avoir assisté à l’une de ces formations et être la seule femme de 24 ans dans une salle de 30 hommes plus âgés. C’est à partir de ce moment que j’ai décidé de m’engager pour que les femmes puissent bénéficier des mêmes avantages et « avoir accès au monde ». Et pour ce faire, je me suis penchée sur la sociologie de l’inégalité.

Par la suite, j’ai été admise dans un programme « Science, technologie et société » en Suède qui m’a permis de travailler pour la première fois sur les théories sociales et de genre. Cela m’a ouvert les yeux. J’ai poursuivi mes recherches après mon doctorat sur les expériences des femmes avec la technologie, en particulier au Swaziland (où je vivais et qui s’appelle maintenant Estwatini), puis en Ouganda, mon pays natal. Là-bas, j’ai passé beaucoup de temps avec des agriculteurs pour comprendre leurs pratiques en matière de recherche d’informations et la place du genre dans le domaine agricole. Quatre ans plus tard, j’ai eu le privilège de trouver un emploi au Spider Center situé à l’université de Stockholm. Son objectif est de développer des solutions TIC/numériques pour combler les écarts sociaux et transformer les communautés de sorte que la technologie soit une aide et non une solution en elle-même.

La majeure partie de notre travail se concentre sur la santé, l’éducation et ce que nous appelions autrefois la « démocratie » mais que nous appelons désormais la transparence et la responsabilité. Pourquoi ce changement de nom ? Parce que de plus en plus de plateformes numériques sont utilisées comme des outils de surveillance et les coupures d’internet sont devenues des moyens de pression et d’oppression. Lorsque vous parlez d’utiliser les TIC pour la démocratie, cela déclenche beaucoup de signaux d’alarme chez nos partenaires dans le monde entier. Nous avons donc changé le nom pour englober ce que nous faisons vraiment : construire un accès plus transparent à l’information publique (cela peut être aussi simple que demander un permis de conduire ou un certificat de naissance).

Nous pensons que l’utilisation des technologies numériques et, en outre, le recours à la recherche comme méthode de collecte de données pour comprendre les besoins des communautés et leurs réalités, sont d’une grande valeur pour la réalisation des objectifs de développement durable et de l’agenda 2030.

« Nous devons montrer où en est l’innovation sociale et la transformation numérique en Europe et dans quelle mesure les processus technologiques intègrent l’égalité des genres.

Caroline Wamala-Larsson

Chercheuse spécialiste du genre et de la
technologie à SPIDER Center (Suède)

Missions Publiques. Comment pensez-vous que nous devrions aborder l’équité raciale et de genre dans la technologie ?

Caroline Wamala-Larsson. Le monde de la technologie est dynamique et passionnant, mais n’inclut que très rarement les défis sociaux. Il est pourtant important de s’assurer que les algorithmes ne sont pas biaisés dans la manière dont ils sont créés. Pour s’assurer que ce n’est pas le cas, je crois fermement que le secteur de la technologie devrait être multidisciplinaire. Il est toujours bon d’avoir des sociologues intégré-e-s au process de développement technique : ils ou elles peuvent poser des questions auxquelles les spécialistes de la technologie, tels que les programmeur-euse-s et les développeur-euse-s, ne pensent pas forcément. C’est vrai pour les sociologues, les théoricien-ne-s de la race critique (« critical race theory ») mais aussi les spécialistes et les activistes du genre, etc. Ce sont les personnes auxquelles les organes de décision devraient s’adresser lorsqu’ils réfléchissent à des solutions pour l’ensemble de la société.

Si nous avions une approche inclusive du travail que nous faisons, les minorités contribueraient à leur propre avenir numérique. À cet égard, travailler sur le projet européen EQUALS EU avec Missions Publiques et d’autres membres du consortium est vraiment inspirant. Jusqu’à présent, la plupart des travaux ont été menés dans les pays du Sud. Aujourd’hui, nous aspirons à des activités incroyables dans la région européenne et cela apporte une autre perspective régionale à la transformation numérique.

 

Missions Publiques. EQUALS EU est un projet de recherche avec un consortium d’universités et d’acteur-trice-s du monde de la tech et du digital. Ce dernier vise à créer des processus créatifs faisant appel à l’intelligence collectif pour permettre l’inclusion des femmes et des minorités de genre. Quel sera votre rôle ?

Caroline Wamala-Larsson. Quelque-un-e-s de mes collègues sont allé-e-s à l’Internet governance forum (IGF) en 2019 et ont rencontré George Anthony Giannoumis (1) de l’Université d’Oslo qui était particulièrement intéressé par les recherches de SPIDER. Après avoir élaboré une proposition de partenariat phénoménale avec SPIDER, nous avons rejoint le consortium d’EQUALS EU. Je dirige donc le « work package » qui intègre l’aspect recherche dans le projet général. Le premier objectif est de comprendre le paysage européen et de savoir où en sont les écosystèmes numériques et de genre à l’heure actuelle. Nous devons montrer où en est l’innovation sociale et la transformation numérique en Europe et dans quelle mesure les processus technologiques intègrent l’égalité des genres. Notre mission est de fournir aux autres membres du consortium une photographie de la situation actuelle, afin qu’à partir de ces éléments, ils creusent des pistes et construisent les autres volets du projets (hackathons numériques, camps d’innovation etc.).

Si l’égalité dans le domaine de la technologie est notre objectif, nous devons absolument impliquer autant de groupes divers que possible. En ce sens, les processus délibératifs sont un bon moyen d’y parvenir : ils pourraient même être le moyen le plus efficace. Ces processus sont également intéressants pour comprendre pourquoi certains groupes n’utilisent pas certaines technologies. L’appréhender est indispensable pour ajuster nos réponses et répondre à leurs besoins. Le chemin n’est pas facile. Il faut du temps, des ressources et de l’argent pour recueillir des voix diverses. Mais c’est le seul moyen de les inclure et de cocréer ensemble des solutions.

Pour en savoir plus : Le projet EQUALS-EU

 

(1) George Anthony Giannoumis est un chercheur spécialisé dans les politiques et les pratiques technologiques. Il est un expert internationalement reconnu en matière de conception universelle des technologies de l’information et de la communication (TIC). Il dirige et participe à plusieurs projets de recherche et d’innovation à grande échelle basés dans plus de 17 pays dont EQUALS EU.

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