« Les processus participatifs en Chine ne sont pas nécessairement de la poudre aux yeux »

Parler de participation citoyenne en Chine peut sembler antinomique. Entre traditions locales et intérêt du parti communiste, la chercheuse Su Yun Woo (1) propose une analyse critique et nuancée d’un système de décision aux multiples facettes et souvent incompris.

Missions Publiques. Vos recherches portent entre autres sur la participation citoyenne locale en Chine. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Su Yun Woo. Mes recherches en Chine ont été fructueuses ! Au début, je n’avais pas réalisé à quel point ce pays serait à la fois fascinant et frustrant. J’ai dû naviguer dans ce que j’appelle les trois C : complexité, contradictions et confusion.

Tout d’abord, le pays est immense. Il est difficile d’imaginer à quel point il est grand et combien de personnes y vivent. Avec plus de 1,4 milliard d’habitants, le pays à lui seul représente 18 % de la population mondiale ! Comparez cela aux États-Unis, dont la population ne représente que 4,2 %, et au Royaume-Uni, qui ne représente que 0,9 %. Ce paysage géographique et démographique rend complexe la manière dont les décisions sont prises et dont les résultats participatifs sont appréhendés.

C’est aussi un pays de contradictions, avec des responsables politiques désireux d’apprendre les meilleures pratiques de l’Occident tout en étant attentifs et compatibles avec l’histoire et les conditions locales chinoises. Ces contradictions, avec tant de niveaux et d’acteurs impliqués, manquent parfois de cohérence et d’uniformité. Parfois, ce manque de cohérence peut être un avantage. Par exemple, il arrive que certains responsables du parti communiste chinois décident d’autoriser un processus participatif au niveau local pour expérimenter des méthodes dites occidentales (souvent localisées pour s’adapter au contexte chinois), mais sans identifier en amont les limites à ne pas franchir.

Et puis, il y a une confusion pour assurer la mise en œuvre des politiques en raison de l’interprétation des priorités publiques, ainsi que pour concilier les objectifs du parti communiste avec ce que pensent et veulent les différents groupes de la société. En raison des complexités et des contradictions mentionnées précédemment, la coordination des processus participatifs peut être source de confusion. Les citoyens se retrouvent parfois frustrés et mécontents lorsqu’ils constatent, par exemple, qu’ils n’ont pas été sélectionnés pour participer, car la plupart du temps, les processus locaux ont des résultats impactants pour la vie en collectivité.

 

Missions Publiques. Comment se matérialisent ces processus participatifs locaux ?  

Su Yun Woo. Il peut sembler déconcertant de parler de participation citoyenne dans une Chine autoritaire, mais la participation existe bel et bien sur le terrain, bien qu’avec des caractéristiques chinoises. Les formats participatifs chinois vont des audiences publiques sur les prix des services publics au niveau national à la budgétisation participative au niveau local, bien que la majeure partie de la participation ait lieu au niveau local. Il existe plusieurs canaux officiels permettant à la population de donner son avis sur certaines questions, comme l’aménagement du territoire, les réglementations environnementales et l’application de la loi, mais l’une des formes de participation chinoises les plus importantes est clairement le budget participatif.

Un exemple marquant de budget participatif est celui de la ville de Wenling, dans la province orientale du Zhejiang, qui intègre le processus délibératif, un processus de participation de l’opinion publique conçu par le célèbre professeur de Stanford, James Fishkin, venu conseiller les équipes d’organisateurs sur place. Les habitants participent à la gestion de ce fonds en proposant des projets axés sur les services communautaires, puis en sélectionnant, par le biais de réunions délibératives, les projets qui seront mis en œuvre dans leur quartier. Cette expérience s’est poursuivie et a été maintenue parce que les acteurs chinois ont acquis une réputation sur le radar international en respectant des « normes d’or de la participation », et elle s’est institutionnalisée dans le processus d’élaboration de la politique budgétaire locale. Les acteurs locaux ont même continué à sélectionner par le tirage au sort des citoyens pour assister aux réunions et à les payer environ 7 dollars pour leur temps et leur contribution, une somme assez conséquente pour beaucoup de citoyens chinois.

Il est intéressant de noter qu’un grand nombre de ces démarches sont apparues comme une forme plus organique de délibération basée sur des processus participatifs qui existaient déjà dans les localités. Les organisateurs puisent souvent dans la culture locale pour pousser les expériences participatives. Par exemple, le budget participatif de Wenling peut être considéré comme une évolution d’une forme locale de discours démocratique (appelé  » discours démocratique en toute sincérité « , Kentan 恳谈). Dans l’ouest de la Chine, on considère que la culture participative s’inspire de la culture des maisons de thé où les gens s’assoient, boivent du thé et discutent. Par conséquent, chaque région a ses propres conditions et facteurs préexistants, sa culture et sa tradition de participation, et la Chine a pu s’appuyer sur ces éléments.

"Les processus participatifs réduisent les coûts politiques liés au traitement des doléances citoyennes.

Su Yun Woo

Chercheuse postdoctorale à l’Institut des sciences politiques à l’Université de Zurich

Missions Publiques. Il semble difficile de faire sans le parti communiste chinois qui contrôle la participation. Peut-on quand même parler « d’indépendance » ou de liberté d’expression ?

Su Yun Woo. La différence la plus évidente avec les systèmes de participation d’Europe ou d’Amérique est due au système politique et aux acteurs impliqués, qui ne sont jamais complètement indépendants du Parti communiste chinois. De nombreux organisateurs des processus participatifs en Chine sont soit des acteurs du parti et de l’État, soit des acteurs de la société qui doivent travailler en étroite collaboration avec le parti. Il est inévitable que les organisateurs soient souvent soumis au contrôle du parti afin de s’aligner sur ses intérêts. Par ailleurs, j’appellerais ces acteurs des « organisations sociales » plutôt que des ONG, car ce ne sont pas des ONG au sens occidental du terme, puisque beaucoup font directement partie de l’infrastructure de l’État (comme la « All China Women Federation », organisation très active). Par le passé, certaines de ces organisations sociales étaient en mesure de fonctionner de manière tout à fait indépendante, car elles rendaient service au gouvernement en fournissant des services sociaux essentiels à la population, et les autorités avaient donc tendance à les laisser mener leurs activités sans trop d’interférence. Mais depuis une dizaine d’années, la situation est beaucoup plus restrictive, car le gouvernement souhaite réglementer la présence et le fonctionnement de ces organisations sociales, en renforçant son contrôle sur la société civile. Il s’agit de s’assurer que le gouvernement chinois sera en mesure de garder la trace de ces organisations sociales. La participation citoyenne dans le système politique chinois est donc possible, mais elle est contrôlée et gérée par le parti.

Mais cela ne signifie pas que ces processus participatifs ne peuvent avoir un impact significatif, bien au contraire. Les processus participatifs en Chine ne sont pas nécessairement de la poudre aux yeux. Bien que le parti communiste chinois ne mette pas en œuvre des expérimentations participatives pour des raisons d’éducation à la démocratie, du moins pas au sens occidental, il a ses objectifs pragmatiques en le faisant.  Il est également dans l’intérêt politique du parti de permettre aux gens de s’exprimer dans certaines régions et à certains niveaux, et bien plus au niveau local qu’au niveau national, afin d’améliorer sa gouvernance et de renforcer sa légitimité.

 

Missions Publiques. La participation doit donc aller dans le sens de l’intérêt politique du parti sans saper son autorité…

Su Yun Woo. Fondamentalement, le gouvernement chinois essaie toujours d’être performant malgré le fait qu’il ne soit pas démocratique. Pour rester au pouvoir, le parti communiste doit mener de bonnes politiques et apaiser la population. Pendant un certain temps, la croissance économique phénoménale du pays a permis au parti communiste de bénéficier d’une légitimité de performance (économique) qui a fait que le peuple a accepté « son règne ». Cependant, avec la maturation et le ralentissement de l’économie chinoise, ainsi que les problèmes socio-économiques et les griefs qui ont émergé à la suite de la croissance économique rapide, le parti communiste chinois ne peut plus s’appuyer seulement sur les performances économiques pour assurer son pouvoir. Les processus participatifs réduisent les coûts politiques liés au traitement des doléances citoyennes. Même s’il ne s’agit pas d’une démocratie, les gens ont des moyens de manifester leur mécontentement. Par conséquent, écouter le peuple sert un objectif très pragmatique, car c’est un moyen plus efficace d’accroître l’acceptabilité des décisions politiques si le gouvernement chinois tient compte des contributions des citoyens. La participation peut prévenir les problèmes et les réclamations qui peuvent survenir ultérieurement en garantissant que les opinions de la population sont prises en compte dans l’élaboration des politiques. Et cela est vrai aussi dans les pays démocratiques, bien sûr. Les gouvernements ne veulent pas être confrontés à des questions désagréables telles que « pourquoi cette politique ne reflète-t-elle pas les souhaits de la population ? ».

Bien sûr, les questions plus sensibles comme les inégalités, les affaires étrangères comme Taïwan ou les droits des personnes marginalisées sont hors du champ de la participation car elles peuvent saper l’autorité de l’État. L’établissement du budget public est une question qui tient à cœur, car les citoyens peuvent avoir leur mot à dire sur des questions qui les touchent très personnellement, comme le budget destiné à améliorer les écoles pour leurs enfants ou la sécurité routière dans leurs villages.

(1) Su Yun Woo est chercheuse postdoctorale à l’Institut des sciences politiques à l’Université de Zurich. Ses recherches portent sur la participation citoyenne locale en Chine, la gouvernance urbaine et les innovations démocratiques. Elle enseigne des cours de « développement politique en Chine contemporaine » ainsi que « Les défis de la gouvernance chinoise ». Elle fait partie du programme « fellows » de Missions Publiques.

 

Partager