« Pour voir le monde différemment, nous devons décoloniser les récits européens »

Rosemary Campbell-Stephens est une conférencière internationale, auteure et consultante en leadership en Angleterre. Dans son ouvrage “Education Leadership and the Global Majority : Decolonising Narratives(1)”, elle interroge le concept de minorités/majorité et la représentation (inéquitable de fait) de ces groupes dans les processus participatifs et dans les institutions qui passerait en premier lieu par une « décolonisation » des récits.

Missions Publiques. Qu’entendez-vous par « majorité mondiale » ? Vous dites que ce terme n’est pas censé être controversé et pourtant…

Rosemary Campbell-Stephens. Pour moi, la majorité mondiale est simplement un terme collectif qui reconnaît le fait – indéniable – que les personnes non-européennes et non blanches constituent la majorité de la population mondiale. Ce terme reconnaît aussi le fait que lorsque l’on considère l’ensemble de la planète, la plus grande partie de l’humanité est constituée d’individus originaires de régions telles que l’Asie, l’Afrique, l’Amérique latine et les communautés autochtones, généralement désignées comme le « Sud global ».

Le terme n’est pas censé être polémique. Le problème survient lorsque les personnes sont désignées comme des minorités ethniques alors même qu’elles sont majoritaires dans certaines régions géographiques. Par exemple, en Angleterre, les individus issus de ces origines sont communément regroupés sous le terme collectif « communautés ethniques minoritaires », malgré leur représentation substantielle au sein de la population. Cela est particulièrement évident dans des villes comme Londres et Birmingham, où environ 57 % de la population s’identifie à des origines ethniques britanniques non-blanches. Il est à noter qu’en dépit de leur présence numérique considérable, les statistiques officielles, le discours politique et les représentations médiatiques continuent invariablement d’employer le terme « minorités ethniques » pour caractériser ce groupe démographique au sein de ces villes.

Le concept de la majorité mondiale consiste donc à admettre cette réalité (qui constitue la majorité) et à interroger comment cela affecte les systèmes, les processus et les structures de pouvoir qui régissent nos vies, trop souvent perçus à travers le prisme d’un groupe puissant mais numériquement minoritaire. Si ces communautés dites minoritaires sont considérées comme faisant partie de la majorité, il devient alors indispensable de garantir leur représentation équitable au sein des organes gouvernementaux, dans les processus décisionnels et participatifs.

 

Missions Publiques : Une représentation équitable dans les démarches participative passe, selon vous, par un changement de récit, que vous appelez une « décolonisation » des récits…

Rosemary Campbell-Stephens. La décolonisation des récits est intrinsèquement liée au concept de la majorité mondiale car elle aborde les processus historiques de colonisation qui ont impacté ces communautés. Lorsque l’on marginalise les gens par le biais de la colonisation, leurs perspectives, leurs modes de pensée et leurs connaissances culturelles sont minimisés et souvent remplacés par la mentalité et les valeurs des colonisateurs. Tant la majorité mondiale que ceux issus de cultures colonisatrices doivent s’engager dans un processus de rappel, de réparation, de réimagination et de réinitialisation. Il ne s’agit pas d’une entreprise réservée à un seul groupe de personnes, mais d’une activité collective. Cette démarche est d’une urgence manifeste, car nous avons besoin de nouvelles et différentes idées pour faire face aux défis globaux universels. Les anciennes méthodes ne sont plus efficaces.

Ensuite, l’importance du langage L’importance de la langue ne peut être surestimée. Les acronymes tels que « BAME », qui signifie Black, Asian, Minority Ethnic (Noir, Asiatique, Ethnie Minoritaire), sont non seulement inappropriés mais aussi inexacts, et ont suscité une désapprobation généralisée de la part de ceux qu’ils cherchent à classifier. Il subsiste une grande ambivalence autour de sa terminologie, car elle demeure un sujet controversé. Bien que le gouvernement au Royaume-Uni ait largement cessé d’utiliser « BAME », les remplacements suggérés ne résolvent pas le problème de la minorisation et de la marginalisation de ces groupes. Il est préférable de créer et d’utiliser un langage qui renforce l’estime de soi et qui remet en question la marginalisation, plutôt que de se conformer à des termes confus qui n’ont pas été créés par ou pour les personnes issues de la majorité mondiale.

De plus, cette obsession pour l’étiquetage perpétue la délégitimation du droit des communautés minorisées à s’auto-identifier ou à tout simplement exister selon leurs propres termes. Cela soulève des interrogations quant aux attitudes de ceux qui utilisent une terminologie marginalisante envers nous, ainsi qu’à notre propre complicité dans leur utilisation continue. Continuer à employer des acronymes et des termes qui marginalisent limite notre capacité à mener des discussions ouverts, authentiques et non codés concernant les enjeux mondiaux.

La décolonisation implique aussi de ne plus considérer les récits européens en tant que norme par défaut et de comprendre que la colonisation a injustement positionné les connaissances autochtones comme inférieures. Travailler, éduquer, enseigner dans un tel cadre perpétue un sentiment de supériorité parmi les anciens colonisateurs.

"Lorsque l'on aborde d'autres sujets pressants tels que la santé, l'éducation, l'alimentation, il convient de reconnaître qu'il existe d'autres façons de faire en dehors de la mentalité et du système capitaliste.

Rosemary Campbell-Stephens

Conférencière et autrice

Missions Publiques : Comment les organisations comme la nôtre peuvent-elles intégrer la décolonisation dans les démarches participatives que nous concevons ?

Rosemary Campbell-Stephens. C’est une question pertinente pour les organisations qui cherchent à être inclusives, comme la vôtre, et qui visent à donner du pouvoir aux citoyennes et citoyens ordinaires dans les processus de prise de décision.

Vous pouvez intégrer différentes modalités d’engagement pour les citoyennes et les citoyennes pour que cela corresponde à leurs pratiques culturelles. Sur le changement climatique, vous pouvez vous appuyer, par exemple, sur les connaissances autochtones du Sud Global, dont les populations sont les plus susceptibles de subir les ravages du dérèglement climatique. Ces populations sont très conscientes des changements et des dérèglements depuis plusieurs décennies en raison de leur proximité avec l’environnement et de leur façon d’interagir avec la nature. Certaines communautés, dans les îles côtières du Pacifique Sud (îles Salomon, Fidji, Tonga, Samoa et Papouasie-Nouvelle-Guinée) et en Asie du Sud-est (Indonésie et Thaïlande), ont développé au fil du temps des systèmes d’alerte face à des signes précurseurs de tsunamis. Non pas, parce qu’elles écoutent CNN, mais parce qu’elles ont des connaissances intimes de l’environnement qui les entoure.

En évitant les suppositions hiérarchiques sur la valeur des connaissances, les organisations peuvent mieux comprendre et intégrer ces perspectives diversifiées à leurs démarches dans un monde de plus en plus marqué par la technologie.

Autre exemple : j’ai récemment eu une conversation avec la banque HSBC à propos des modes de pensée de la majorité mondiale en matière de finance. J’ai expliqué le système financier de ma culture caribéenne appelé « pardner », aussi appelé « susu » dans d’autres cultures de la majorité globale. Il s’agit d’une manière collective d’économiser de l’argent au sein d’une communauté où il n’y a pas de gain, mais où les gens économisent collectivement pour des besoins communs. Chaque semaine, un groupe de 20 personnes contribue et donne une somme spécifique, et chaque mois, une personne reçoit l’ensemble de la cagnotte. Ce système a permis à des individus comme mon père, qui avait du mal à obtenir des prêts bancaires lorsqu’il est arrivé en Angleterre dans les années 1950, à économiser pour des achats importants et jusqu’à acheter une maison victorienne de trois chambres tout en travaillant à l’usine. Cette pratique culturelle existe dans de nombreuses communautés de la majorité mondiale, et je continue de l’utiliser aujourd’hui tout en accédant aux services bancaires standardisés.

Lorsque l’on aborde d’autres sujets pressants tels que la santé, l’éducation, l’alimentation, il convient de reconnaître qu’il existe d’autres façons de faire en dehors de la mentalité et du système capitaliste. La prise de conscience pour HSBC était qu’il existe diverses manières de gérer les finances qui ne correspondent pas au système bancaire occidental traditionnel et ne devrait pas signifier, que les personnes qui l’incluent dans leur portefeuille présentent un niveau de risque plus élevé que celui jugé acceptable.

Dans le domaine de la participation, je suggère d’encourager les citoyens et les parties prenantes à ne pas se limiter à une pensée strictement technologique, mais à tirer profit de connaissances culturelles, parfois d’origine autochtone, qui sont fréquemment négligées ou sous-estimées au sein de nos systèmes éducatifs. Ces approches ne doivent pas nécessairement être en compétition les unes avec les autres ; elles peuvent coexister sans qu’il y ait de hiérarchie ou de menace mutuelle. Elles donnent les meilleurs résultats lorsque la connaissance, l’autonomie, la confiance, le respect et l’efficacité ne sont pas exclusivement réservés à un groupe particulier. Et naturellement, tirer des enseignements de démarches délibératives et inclusives dans la majorité globale ne pourra être que bénéfique.


(1)« Leadership éducatif et majorité mondiale : décoloniser les récits », éditions Springer Nature Switzerland, décembre 2021
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