Au Forum de la démocratie d’Athènes 2026, un échange entre le ministre grec Kyriakos Pierrakakis et le journaliste Thomas L. Friedman a soulevé une question qui mérite davantage d’attention politique : les institutions démocratiques peuvent-elles suivre le rythme de l’IA ? Pour Missions Publiques, présente au Forum, ce débat pose aussi la question de la contribution des citoyens aux décisions à venir.
L’intelligence artificielle met à l’épreuve la capacité d’action des institutions politiques. À mesure que ses usages se développent, les gouvernements doivent prendre des décisions dont les conséquences dépassent largement le secteur technologique. Quelle autorité déléguer à des systèmes automatisés ? Qui doit rendre des comptes lorsqu’ils causent des dommages ? Comment répartir les bénéfices de l’IA ?
Au Forum de la démocratie d’Athènes, organisé du 29 septembre au 1er octobre(1), ces préoccupations étaient au cœur d’un échange entre Kyriakos Pierrakakis, ministre grec de l’Économie nationale et des Finances, et Thomas L. Friedman, éditorialiste au New York Times. Animée par le journaliste Patrick Healy, leur conversation portait sur le décalage entre la vitesse du changement technologique et la capacité des institutions politiques à y répondre.
« Nos institutions ne sont pas adaptées à l’ère de l’IA. Elles ont été construites pour l’époque précédente », a affirmé Kyriakos Pierrakakis. Selon lui, la technologie évolue de manière exponentielle, tandis que notre perception du changement reste linéaire et que les processus politiques avancent plus lentement encore.
Thomas Friedman a abordé le même problème à travers une métaphore : les grandes avancées technologiques peuvent faire changer la société d’état, comme la chaleur transforme la glace en eau, puis l’eau en vapeur. Dans sa lecture, l’IA marque une transition dont nous ne mesurons encore ni l’ampleur ni les conséquences.
La difficulté politique est claire. Les gouvernements doivent prendre des décisions alors que la technologie, ses usages et notre compréhension de ses effets continuent d’évoluer. Attendre des certitudes a des conséquences ; agir vite suppose aussi de faire des choix à partir de connaissances incomplètes.
Pour les démocraties, la rapidité ne peut pas être le seul critère d’une bonne réponse. Les décisions doivent pouvoir être examinées et contestées. Les citoyens doivent avoir les moyens de les influencer, et les institutions doivent pouvoir les réviser à la lumière des connaissances et de l’expérience acquises. Comment répondre à des changements rapides tout en préservant ces exigences démocratiques ?
L’intérêt de la discussion d’Athènes est de porter ce problème sur le terrain politique. Un ministre en exercice s’interrogeait sur la capacité de nos institutions à faire face aux transformations liées à l’IA. Cette question touche au fonctionnement même de la démocratie.

Kyriakos Pierrakakis et Thomas Friedman s’accordaient sur un point : aucun pays ne peut gouverner seul l’IA. Le ministre a comparé son développement à la fois à la course à la Lune et à la course aux armements nucléaires : une source de possibilités, mais aussi de concurrence et de risques. Thomas Friedman a appelé les États-Unis et la Chine à travailler à des règles communes.
La coopération internationale est indispensable. Elle laisse cependant une question démocratique ouverte : comment les citoyens peuvent-ils peser sur les choix négociés en leur nom ? Les gouvernements et les entreprises technologiques disposent de moyens et de pouvoirs pour orienter le développement de l’IA. Les citoyens en vivent les effets au travail, dans l’éducation ou dans leurs relations avec les services publics. Leurs priorités peuvent varier selon leur lieu de vie, les possibilités qui s’offrent à eux et les risques auxquels ils sont exposés.
Pour Missions Publiques, ces expériences doivent contribuer à éclairer les décisions sur l’IA. Demander aux citoyens s’ils soutiennent ou craignent cette technologie renseigne assez peu sur les choix qu’ils feraient après en avoir examiné les usages possibles et les conséquences.
La délibération citoyenne permet d’approfondir cette discussion. Les participants disposent de temps pour s’informer, interroger des experts et examiner des arguments contradictoires. Ils peuvent se pencher sur des arbitrages précis : à quelles conditions une administration devrait-elle utiliser l’IA pour prendre ou éclairer des décisions ? Quels recours les citoyens devraient-ils avoir pour les contester ? Quelles protections attendraient-ils avant d’accepter un usage particulier ?
Ces discussions peuvent faire apparaître des points d’accord, mais aussi des désaccords que les décideurs ont besoin de comprendre. Elles peuvent montrer quelles garanties les citoyens jugent nécessaires et pourquoi une proposition qui semble efficace à ses concepteurs peut être inacceptable pour les personnes concernées. Pour contribuer à la gouvernance, ce travail doit toutefois trouver sa place dans les processus de décision. Les participants doivent savoir qui recevra leurs recommandations et comment les institutions concernées y répondront.
Construire un dialogue citoyen mondial sur l’IA
C’est l’ambition de la Coalition mondiale pour une gouvernance inclusive de l’IA, lancée en février 2025 par Missions Publiques et le Stanford Deliberative Democracy Lab lors du Sommet pour l’action sur l’IA à Paris, avec le soutien de la France, de la Suisse et du Royaume-Uni.
La Coalition vise à associer plus de 10 000 citoyens dans plus de 100 pays, à travers des assemblées citoyennes décentralisées et des sondages délibératifs. Leurs recommandations seraient portées auprès des décideurs chargés de la gouvernance de l’IA.
Cette dimension internationale est importante. L’IA est développée et déployée au-delà des frontières, tandis que les possibilités d’en influencer les orientations restent inégalement réparties. Organiser des délibérations dans différents pays permettrait à des personnes aux expériences diverses d’examiner des questions communes. La comparaison de leurs conclusions pourrait faire ressortir des attentes partagées et des différences dont les règles mondiales devraient tenir compte.
Missions Publiques s’appuie sur l’expérience de précédentes délibérations mondiales, notamment World Wide Views on Climate and Energy, organisé en amont de la COP21 en 2015, et We, the Internet, en 2020. Ces démarches ont montré que des personnes d’horizons variés pouvaient se saisir de sujets internationaux complexes dès lors qu’elles disposaient de temps, d’informations accessibles et d’un accompagnement pour délibérer.
La Coalition rassemble aujourd’hui plus de 80 organisations de la société civile et acteurs du secteur privé, ainsi que des partenaires académiques. Une première expérimentation s’est tenue lors du sommet de février 2025, avec une assemblée de 70 étudiants tirés au sort, coordonnée avec l’École normale supérieure (ENS-PSL) et l’université Yale. L’objectif est désormais de lancer un premier cycle de délibération à grande échelle et d’établir des liens avec les décisions prises aux niveaux national, régional et international.
La conversation d’Athènes a posé la question de la capacité des institutions démocratiques à suivre le rythme de l’IA. La réponse dépendra en partie de leur capacité à s’appuyer sur le jugement des personnes concernées et à expliquer comment ce jugement contribue à leurs décisions.
Pour soutenir l’initiative ou rejoindre la Coalition : global-ai-dialogue.org.
(1)Missions Publiques au Forum de la démocratie d’Athènes
Le Forum de la démocratie d’Athènes est organisé par la Democracy & Culture Foundation, en partenariat avec le New York Times. Yves Mathieu, cofondateur de Missions Publiques et membre du conseil des gouverneurs de la Fondation, a participé à l’édition 2026.
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