Les jeunes et la démocratie : désengagés des urnes, engagés ailleurs ?

Près de sept jeunes sur dix s’abstiennent lors des élections européennes : faut-il y voir un désintérêt pour la démocratie ou une mutation de leur engagement politique ? Piotr Zagórski et Edit Zgut, chercheur·se·s à l’Institut de philosophie et de sociologie de l’Académie polonaise des sciences, ont participé au projet européen YouthDecide 2040, dont les premières conclusions portent sur les attitudes des jeunes envers la démocratie.

Missions Publiques. Que recouvre pour vous la notion de « jeunes » ? Quels sont les enjeux communs de cette tranche d’âge (18-35 ans) qui, a priori, recouvre des réalités et situation de vie bien différentes ?

Piotr Zagórski et Edit Zgut-Przybylska. Le terme « jeunes » ou « jeunesse » est le plus souvent utilisé pour désigner des personnes âgées d’environ 15/16 à 24 ou 29 ans, comme dans les définitions adoptées par Eurostat ou l’ONU. Dans ce projet, toutefois, le consortium YouthDecide a choisi une définition plus large, en incluant les personnes jusqu’à l’âge de 35 ans. Ce choix reflète une réalité sociale importante : dans plusieurs régions d’Europe, en particulier en Europe du Sud, la « jeunesse » est devenue une catégorie de plus en plus inclusive, en raison de l’allongement de l’espérance de vie, du retard de l’indépendance économique et de la formation plus tardive des familles. Pour des raisons pratiques, notamment liées à la disponibilité des données et à des contraintes éthiques, nous n’avons pas pu inclure de répondants âgés de 15 à 17 ans. Nous nous sommes donc concentrés sur le groupe des 18–35 ans, ce qui me semble être une manière raisonnable et analytiquement pertinente d’envisager les jeunes Européens aujourd’hui.

Il est bien sûr vrai qu’un·e jeune de 19 ans fait face à des situations et à des défis très différents de ceux d’une personne de 34 ans. C’est précisément pour cette raison que, tant dans notre analyse que dans le recrutement pour les activités du projet, nous distinguons deux sous-groupes de 18–25 ans et de 26–35 ans, afin de garantir la représentation de la diversité des expériences et des points de vue.

Cela dit, les 18–35 ans partage également beaucoup de points communs, en particulier en comparaison avec les générations plus âgées comme les personnes d’âge moyen. Ces caractéristiques communes sont particulièrement visibles dans les attitudes à l’égard de la politique et de la démocratie et on peut en dégager 4 caractéristiques :

  • Tout d’abord, la part des jeunes dans la population européenne diminue, et avec elle leur influence politique. Les intérêts de la jeunesse restent structurellement sous-représentés dans les processus de prise de décision.
  • Les niveaux de connaissances et de compréhension politiques sont nettement plus faibles chez les jeunes Européens que chez les générations plus âgées. Une part significative des jeunes est apathique, politiquement détachée ou désenchantée, et ne participe pas du tout à la vie politique.
  • La démocratie n’est souvent pas la priorité principale des jeunes Européens. Les préoccupations économiques (telles que la hausse des prix, l’emploi et le logement), ainsi que le changement climatique, dominent leur ordre de préoccupations.
  • Si les jeunes Européens accordent généralement une grande importance à la démocratie en tant que principe, ils se montrent moins attachés à ses fondements libéraux et plus ouverts à un leadership fort, non limité par des contraintes juridiques, que les générations précédentes.

Enfin, une différence intéressante entre les deux sous-groupes d’âge concerne les sources de légitimité démocratique chez les jeunes. En Europe, celles-ci reposent principalement sur la confiance dans les institutions et l’évaluation du système politique, plus que sur l’engagement comportemental. Contrairement aux idées reçues, les jeunes ne sont pas systématiquement moins légitimes : les 18–24 ans déclarent souvent une confiance élevée dans des institutions clés comme les parlements, les tribunaux ou l’Union européenne. Cette confiance diminue toutefois nettement chez les 25–34 ans, ce qui montre l’existence d’une « fenêtre d’opportunité » pour renforcer l’engagement démocratique dès les premières années de la vie adulte, avant que la désillusion ne s’installe.

"Les jeunes ne sont pas moins politisés, mais ils le sont d'une manière que les institutions sont mal conçues pour absorber.

Edit Zgut-Przybylska

Chercheuse à l’Institut de philosophie et de sociologie de l’Académie polonaise des sciences

Missions Publiques. D’après votre étude les jeunes auront moins d’influence électorale en 2040, en raison de leur nombre décroissant et de leur participation moindre aux activités civiques traditionnelles telles que le vote. D’un autre côté, les jeunes ont tendance à être plus présents dans les milieux militants. Comment expliquez-vous cela ? Qu’est-ce qui vous a surpris ou à l’inverse conforté dans l’opinion que vous aviez ?

Piotr Zagórski et Edit Zgut-Przybylska. La relation entre l’âge et son influence sur la participation politique a été largement étudiée. L’une des conclusions la plus solide est que la participation électorale suit une courbe en cloche : le taux de participation augmente avec l’âge, atteint un pic chez les citoyens d’âge moyen, puis tend à diminuer chez les personnes à un âge plus avancé en raison du coût croissant de la participation. Les citoyens d’âge moyen ont généralement davantage d’intérêts en jeu dans les élections et sont plus intégrés socialement, ce qui renforce le vote comme comportement habituel. À l’inverse, les jeunes sont moins susceptibles de s’identifier aux partis politiques, subissent une pression sociale plus faible pour voter et peuvent percevoir les résultats électoraux comme ayant moins de conséquences sur leur vie immédiate. Par conséquent, la participation électorale des jeunes est systématiquement plus faible.

Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est qu’une part importante de la jeunesse européenne non seulement ne participe pas aux élections, mais est également apathique à l’égard de la politique en général. Malgré une augmentation récente du taux de participation dans certains pays, la tendance à long terme en matière de participation électorale reste à la baisse, ce qui suggère qu’il ne s’agit pas simplement d’un effet lié au cycle de vie, selon lequel les jeunes finissent par « mûrir » et voter. Les effets générationnels semblent également jouer un rôle.

Ce désintérêt pour la politique s’accompagne d’une forte méfiance, puisque de nombreux jeunes semblent avoir perdu confiance dans la démocratie représentative. Leur réengagement par les voies traditionnelles dépendra fortement de la capacité des partis et des institutions politiques à obtenir des résultats tangibles. Le vote est, après tout, une habitude, et si l’abstention n’entraîne aucune conséquence visible sur plusieurs élections, le désengagement peut s’ancrer durablement.

Une autre tendance préoccupante et reliées aux constats précédents est l’acceptation croissante de pratiques non démocratiques chez une partie de la jeunesse. Les alternatives populistes, illibérales et même autoritaires à la démocratie libérale semblent de plus en plus normalisées, en particulier à mesure que les idées d’extrême droite perdent leur stigmatisation sociale.

Parallèlement, on observe également l’émergence d’un groupe croissant de citoyens dits « critiques ». Ces jeunes sont insatisfaits du fonctionnement actuel de la démocratie, mais ils continuent de la considérer comme le meilleur système disponible. Ils se tournent souvent vers des formes de participation non électorales et non conventionnelles, telles que l’activisme, les manifestations ou les boycotts. S’ils privilégient des formes d’engagement plus controversées, ils sont également plus enclins à soutenir la démocratie délibérative et une participation citoyenne renforcée au-delà des élections périodiques. Il est important de noter que la plupart d’entre eux continuent à voter.

Enfin, nos conclusions montrent que de nombreux jeunes perçoivent la politique officielle comme lente, peu réactive et dominée par les générations plus âgées. Ils se tournent donc vers des domaines où ils bénéficient d’une plus grande immédiateté, visibilité et influence : manifestations, campagnes thématiques, mobilisation numérique et initiatives communautaires. Ce qui a renforcé nos attentes, c’est la cohérence de ces tendances : une faible confiance dans les institutions coexiste avec un engagement élevé sur les questions d’actualité. Ce qui nous a surpris, ce n’est pas le désengagement, mais la force de la motivation politique en dehors des circuits électoraux. Les jeunes ne sont pas moins politisés, mais ils le sont d’une manière que les institutions sont mal conçues pour absorber.

 

Missions Publiques. Quels sont les enjeux politiques préoccupent le plus les jeunes qui se disent intéressés ?

Piotr Zagórski et Edit Zgut-Przybylska. D’une manière générale, ce ne sont pas l’État de droit ni les principes démocratiques libéraux qui préoccupent en priorité les jeunes, ceux-ci étant souvent considérés comme acquis, notamment en Europe occidentale et septentrionale. Au contraire, ils tendent à se concentrer sur deux grandes questions : d’une part, les préoccupations matérielles et économiques, telles que l’augmentation du coût de la vie, la pénurie de logements et la précarité de l’emploi ; d’autre part, le changement climatique et la durabilité environnementale.

"En fin de compte, la résilience démocratique dépend non seulement des performances institutionnelles, mais aussi de l'alignement de la gouvernance sur les attentes des citoyens

Piotr Zagórsk

Chercheur à l’Institut de philosophie et de sociologie de l’Académie polonaise des sciences

Missions Publiques. Quelles différences observez-vous dans l’engagement et les attitudes des jeunes envers la démocratie selon les pays ?

Piotr Zagórski et Edit Zgut-Przybylska. Les variations régionales sont essentielles pour comprendre les attitudes démocratiques des jeunes Européens. Les jeunes d’Europe du Nord et d’Europe occidentale font systématiquement état d’un niveau plus élevé de soutien à la démocratie, de confiance dans les institutions et de satisfaction à l’égard de la démocratie. En revanche, les jeunes d’Europe du Sud, d’Europe centrale et orientale, et en particulier des pays candidats à l’adhésion à l’UE, affichent des niveaux plus faibles dans ces domaines.

En Europe du Nord et de l’Ouest, les démocrates satisfaits sont majoritaires. En Europe du Sud, les démocrates critiques sont plus nombreux. En Europe centrale, orientale et nouvelle, l’apathie et l’ouverture aux pratiques non démocratiques sont nettement plus courantes.

 

Missions Publiques. Vos conclusions identifient cinq profils d’attitudes des jeunes envers la démocratie. Pouvez-vous décrire ces profils et expliquer comment ils guideront le recrutement des participants pour les prochains ateliers nationaux ?

Piotr Zagórski et Edit Zgut-Przybylska. Parmi les jeunes Européens, on peut distinguer cinq profils distincts. Tout d’abord, les « démocrates satisfaits » (~25 %), très favorables à la démocratie, faisant confiance aux institutions et participant activement à plusieurs formes de participation. Viennent ensuite les « jeunes désabusés » (~17 %), profondément méfiants, désengagés et politiquement inactifs. Les « démocrates critiques » (~18 %) sont attachés à la démocratie en principe, mais insatisfaits de son fonctionnement, et s’engagent souvent dans des actions militantes controversées. L’avant-dernier profil correspond aux « non-démocrates » (~16 %), qui montrent un faible engagement démocratique, une confiance limitée et une participation minimale. Enfin, nous savons identifier le profil « intermédiaire » (~24 %) est ambivalent à l’égard de la démocratie, modérément favorable et principalement engagé par le biais du vote.

Ces groupes diffèrent fortement par leur attachement à la démocratie, leur ouverture à un régime autoritaire, leur confiance, leur efficacité et leurs modes de participation. Ils soulignent l’hétérogénéité des orientations politiques des jeunes et la nécessité de concevoir des innovations démocratiques qui vont au-delà des démocrates déjà engagés. C’est pourquoi, lors du recrutement des participants aux ateliers nationaux, nous mettons particulièrement l’accent sur l’engagement des jeunes moins enthousiastes à l’égard de la démocratie, en particulier les apathiques. Sinon, nous risquons de prêcher à des convertis.

 

Missions Publiques. Existe-t-il des leviers plus spécifiques pour les jeunes pour renforcer leur participation ?

Piotr Zagórski et Edit Zgut-Przybylska. Sans mécanismes institutionnels tels que l’abaissement de l’âge électoral, le renforcement de la représentation des jeunes ou l’incitation des générations plus âgées à prendre au sérieux les intérêts des jeunes, ces derniers auront du mal à façonner seuls l’avenir démocratique de l’Europe. Il est donc essentiel de favoriser les alliances intergénérationnelles pour combler les fossés démocratiques et faire en sorte que les forces et les perspectives des différentes tranches d’âge renforcent la résilience démocratique. Les innovations démocratiques doivent tenir compte de l’hétérogénéité des orientations politiques des jeunes, en impliquant non seulement les démocrates engagés, mais aussi les groupes désabusés et non démocratiques. Si l’on ne s’attaque pas aux causes profondes du mécontentement des jeunes (pression du coût de la vie et les préoccupations environnementales) la démocratie libérale restera fragile parmi les jeunes générations.

Pour accroître la participation des jeunes, il faut agir à la fois sur l’accès et sur les incitations. D’abord, les institutions doivent réduire les obstacles pratiques et psychologiques : simplifier l’inscription sur les listes électorales, mener des actions de sensibilisation auprès des nouveaux électeurs et des primo-votants, et proposer une éducation civique qui renforce l’efficacité politique. Cela est essentiel, car la participation est étroitement liée au sentiment de compétence et d’écoute des jeunes. Deuxièmement, et tout aussi important, la politique officielle doit se connecter aux espaces participatifs où les jeunes sont déjà actifs. Des mécanismes tels que le budget participatif, les assemblées citoyennes, les conseils de jeunes dotés d’un réel pouvoir consultatif et un retour d’information structuré sur la manière dont la contribution des jeunes façonne les politiques créent des liens visibles entre la voix et les résultats. La clé n’est pas simplement la mobilisation, mais la réactivité.

En fin de compte, la résilience démocratique dépend non seulement des performances institutionnelles, mais aussi de l’alignement de la gouvernance sur les attentes des citoyens. Si la légitimité reste relativement élevée parmi les jeunes adultes, sa fragilité parmi les générations légèrement plus âgées met en évidence le risque de désillusion si les institutions ne parviennent pas à tenir leurs promesses

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