Quand on parle de participation, la première question est souvent : comment ? Pourtant, une interrogation tout aussi stratégique (et parfois plus décisive encore) mérite d’être posée : qui impliquer ? Car choisir le « qui », c’est déjà orienter la décision, définir les intérêts représentés, révéler les angles morts… et esquisser les futurs rendus possibles.
1-Impliquer les parties prenantes et les décideur-euse-s
Élargir le cercle des personnes associées, au-delà de faire appel aux citoyens, n’est pas qu’un geste symbolique : c’est un véritable levier politique. Associer celles et ceux qui vivent concrètement les conséquences des politiques publiques permet d’identifier des besoins invisibles, de formuler des solutions ancrées dans le réel et de renforcer, durablement, la légitimité des décisions prises. L’enjeu consiste alors à organiser un dialogue entre légitimité démocratique, expertise d’usage et capacité d’action.
C’est ce qui a été lors de la Plénière de la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Au total, 432 personnes y ont délibéré : citoyen-ne-s, parlementaires européens et nationaux, membres de la Commission européenne, représentant-e-s des gouvernements nationaux, représentant-e-s des pouvoirs locaux et acteur-trice-s socio-économiques et de la société civile. Ensemble, ils ont élaboré des recommandations qui s’appuyaient sur les centaines de propositions formulées par les 4 panels citoyens, les 27 processus de participation nationale et les dizaines de milliers de contributions déposées sur la plateforme européenne. Cette hybridation des profils et des responsabilités a facilité l’appropriation politique des propositions et leur traduction concrète dans les agendas des institutions. C’est ce processus qui a donné la légitimité aux panels citoyens européens, et à la feuille de route que chaque commissaire européen de la présente commission doit respecter.
Autre possibilité : associer les parties prenantes en amont et en aval du processus. L’objectif est ici de sécuriser « l’atterrissage » des recommandations et d’éviter qu’elles ne restent lettre morte. C’est l’approche retenue pour la Convention citoyenne pour le Climat et la Biodiversité de la Région BFC. Les acteur-trice-s économiques, civils, élu-e-s et services de la Région ont été impliqués avant et après l’assemblée citoyenne, aux côtés des participant-e-s. Cette articulation étroite entre délibération citoyenne et administration a permis d’anticiper les contraintes opérationnelles, d’ajuster les propositions et de préparer leur mise en œuvre.
2- Dépasser les frontières administratives
Certaines politiques publiques dépassent les frontières administratives : biodiversité, risques industriels, mobilités, énergie… Dans ces cas-là, le « qui » ne peut plus se limiter aux délimitations d’une commune, d’une région ou d’un pays. Il devient “transfrontalier” : entre deux pays, entre territoires urbains et ruraux, entre régions interconnectées. Penser la participation à la bonne échelle, c’est reconnaître que les enjeux ne s’arrêtent ni aux limites d’une carte, ni aux compétences d’une seule collectivité.
En ce sens, les assemblées “transfrontières” permettent d’éviter les décisions en silo et de construire des réponses cohérentes, ajustées à la réalité des interdépendances territoriales. Elles favorisent la rencontre entre habitant-e-s, élu-e-s, technicien-ne-s et acteur-rice-s économiques issus d’espaces différents mais confrontés aux mêmes enjeux.
C’est l’approche que nous avons mise en œuvre avec la « Concertation de la Vision Territoriale Transfrontalière », portée par le Canton de Genève et ses partenaires français et vaudois. Cette démarche a réuni des participant-e-s des deux côtés de la frontière afin de co-construire une vision partagée du territoire à l’horizon 2050. En croisant les perspectives, en confrontant les contraintes réglementaires et en partageant les ambitions, elle a permis d’élaborer des orientations communes à l’échelle pertinente : celle du bassin de vie réel (mobilité, lien économique, logements, etc.). Par exemple travailler la continuité des axes routiers et cyclables, recréer les trames vertes et bleues, répartir l’offre des logements ou encore adapter les transports en commun entre le secteur français et suisse.
3- Représenter les générations futures
Et si l’on faisait siéger celles et ceux qui vivront dans 100 ou 200 ans ? C’est l’idée de la représentation des générations futures : demander à des citoyen-ne-s de se projeter comme des habitant-e-s de demain et de se poser une question simple : quelles décisions prendre aujourd’hui pour être de « bons ancêtres » ?
Ce changement de focale permet de sortir du court-termisme des cycles électoraux. Il invite à penser au-delà des mandats, des cycles budgétaires annuels et des urgences immédiates. En cherchant les points de vue des générations à venir, dans une démarche d’enquête citoyenne orientée vers le futur, les participant-e-s élargissent le cadre des choix possibles et réinterrogent leurs priorités à l’aune du long terme et des valeurs qu’elles et ils y associent.
Une méthode utilisée par exemple lors de débats citoyens sur l’avenir du nucléaire en France, afin d’anticiper l’impact des décisions prises aujourd’hui sur les prochaines générations. C’est aussi l’invitation faite aux membres de la Convention citoyenne de la Métropole de Lyon sur l’adaptation au changement climatique : en se projetant dans la ville de demain, les participant·e·s ont pleinement pris conscience de l’intensité des chaleurs à venir et ont proposé d’adapter dès aujourd’hui l’aménagement urbain, notamment en développant des espaces publics donnant la priorité au végétal et à l’eau afin de garantir des lieux de fraîcheur accessibles à proximité des habitants.
4- Intégrer le vivant à la délibération
Et si le vivant avait une ou des voix ? Dans ces démarches, certain-e-s participant-e-s incarnent les intérêts du vivant afin d’élargir la discussion et de faire émerger d’autres critères de décision. Les objectifs sont de déplacer les intérêts strictement humains, intégrer les interdépendances écologiques et enrichir la décision publique.
C’est ce que nous avons expérimenté lors de l’atelier de la Réserve Naturelle Neuhof-Illkirch, à travers l’assemblée des 3 corps (présents, futures et vivants), mais aussi dans le cadre de la Convention citoyenne sur la Seine. C’est en se faisant les porte-parole de cet écosystème vivant que les participant-e-s de la Convention citoyenne sur la Seine ont notamment proposé de reconnaître au fleuve une personnalité juridique, afin de lui accorder des droits fondamentaux (comme le droit d’exister, de couler et de se régénérer) en s’appuyant sur un mécanisme déjà existant dans notre droit : la personnalité morale.
Ces méthodes sont également évoquées par Judith Ferrando dans un article publié par DemocratieS, qui revient sur ces dispositifs délibératifs de nouvelle génération.
5- Et en interne ?
Enfin, le « qui » peut aussi concerner l’interne d’une organisation : agent-e-s, directions, usager-e-s.
Associer les équipes à la délibération, parfois aux côtés de citoyen-ne-s, change la dynamique interne et là aussi, ouvre aussi de nouveaux espaces de co-construction. Cela permet d’aligner la vision politique avec les capacités opérationnelles, de renforcer le sens du travail et d’améliorer concrètement la mise en œuvre.
Nous avons mené de telles approches avec la RATP, La Poste, ENGIE et plusieurs collectivités. Impliquer celles et ceux qui font vivre les politiques et les services au quotidien apporte une mine de compétences et d’informations indispensables à de bonnes décisions.
Nous en avons déjà parlé dans un précédent numéro, de ces démarches menées au sein des organisations et de leurs effets sur la transformation interne.
Par exemple, avec La Poste, cette démarche a conduit à repenser concrètement l’expérience client et agent en bureau de poste: refonte des parcours et guichets, évolution de la politique d’accueil et suppression des vitres en plastique pour favoriser une relation plus directe avec les usagers. Les bureaux de poste actuels sont issus de cette démarche menée avec une région expérimentale, l’Alsace, et dont les apprentissages ont été déclinés partout en France, dans une mise à l’échelle fort réussie.






