Pollinisateurs : une première Assemblée de jeunes citoyens européens qui ouvre la voie

La toute première Assemblée des jeunes citoyens sur les pollinisateurs touche à sa fin… ou peut-être n’est-ce qu’un début. Pendant trois week-ends à Bruxelles, 100 jeunes de 18 à 29 ans venus de toute l’Europe se sont réunis pour répondre à deux questions : comment inverser le déclin des pollinisateurs, et quel rôle la jeunesse peut-elle jouer dans la gouvernance de la biodiversité en Europe ? Le 8 mars, ils ont remis leur avis final à la Commission européenne. Sur les 34 actions soumises au vote, 32 ont été adoptées.

Initiée conjointement par la Direction générale de l’environnement de la Commission européenne et par le Joint Research Centre, cette Assemblée constitue une première. Jamais encore un tel dispositif participatif n’avait été mis en place pour associer aussi étroitement des jeunes à toutes les étapes d’une réflexion politique sur la biodiversité. Dès le départ, les participants ont abordé le déclin des pollinisateurs non comme un problème environnemental isolé, mais comme un défi systémique. Pour eux, la question touche à la façon dont les sociétés produisent leur nourriture, utilisent les terres, orientent leurs financements et organisent leurs décisions collectives. De cette analyse, ils tirent une série de propositions ambitieuses, articulées autour de plusieurs grands axes.

 

Sortir des pesticides, mais sans faire porter la transition aux seuls agriculteurs

L’Assemblée fixe un cap clair : réduire de 50 % l’usage des pesticides d’ici 2030, puis aller vers une quasi-élimination à l’horizon 2040. Une ambition forte, mais que les jeunes refusent de transformer en injonction punitive. « Il est trop facile de chercher un seul coupable, tout le système est impliqué », résume l’un d’eux. La transition, disent-ils, doit donc être progressive, encadrée et soutenue.

Pour y parvenir, ils demandent d’abord un renforcement de l’évaluation des risques liés aux pesticides, afin qu’elle soit plus rigoureuse, plus indépendante, et financée par l’Union européenne plutôt que par l’industrie. Ils veulent aussi mettre fin à une incohérence qu’ils jugent majeure : les produits importés devraient respecter les mêmes exigences que ceux produits dans l’UE. À défaut, les agriculteurs européens engagés dans la réduction des pesticides risquent de subir une concurrence déloyale.

Les participants appellent également à réorienter les subventions de la PAC pour soutenir celles et ceux qui s’engagent dans cette transition. Dans les espaces urbains – jardins, parcs, lieux publics – ils plaident pour une interdiction totale des pesticides, avec un contrôle assuré au niveau local.

Autre levier central : développer les alternatives écologiques. Les jeunes demandent à mieux faire connaître les solutions déjà disponibles et à renforcer la recherche indépendante sur les méthodes de lutte biologique et mécanique. Pour financer cet effort dans la durée, ils proposent la création d’un fonds permanent alimenté par une taxe sur les producteurs de pesticides. Ce fonds servirait à soutenir à la fois la recherche et les campagnes d’information du grand public. Derrière ces propositions, une même ambition : réconcilier agriculture et protection du vivant.

 

Transformer le modèle agricole en accompagnant celles et ceux qui le font vivre

Au-delà des pesticides, c’est le modèle agricole dans son ensemble que les participants estiment devoir faire évoluer. Leur objectif est clair : faire émerger, dans les vingt prochaines années, une agriculture européenne plus durable, plus diversifiée et plus compatible avec la préservation des pollinisateurs. Mais cette transformation, insistent-ils, ne pourra réussir qu’en accompagnant les agriculteurs, non en les désignant comme seuls responsables.

Cela suppose d’abord de rendre la profession plus attractive et plus accessible, notamment pour les jeunes, en facilitant l’installation et la reprise d’exploitations. Les programmes de formation devraient intégrer pleinement les enjeux écologiques, afin que les agriculteurs soient mieux outillés pour connaître et mobiliser les alternatives aux pesticides. Les participants vont plus loin : selon eux, l’accès à certains financements européens devrait être conditionné à cet engagement dans la formation et la transition.

Ils plaident aussi pour une réforme de la PAC qui soutienne davantage les petites exploitations diversifiées, tout en renforçant les exigences environnementales pour les grandes monocultures intensives. À cela s’ajouteraient des aides financières et des allégements fiscaux destinés à encourager les pratiques durables, en tenant compte de la taille et du type d’exploitation. Pour limiter les conflits d’intérêts dans l’attribution de ces aides, ils proposent qu’un organisme indépendant issu de la société civile puisse exercer un rôle de vigilance.

Les jeunes défendent également une meilleure protection des produits locaux et biologiques face à la concurrence internationale, ainsi qu’un soutien renforcé à l’agriculture régénérative. Ils souhaitent que ces produits deviennent plus accessibles aux consommateurs, par exemple grâce à la suppression de la TVA sur le bio et à une meilleure visibilité dans les supermarchés. Enfin, ils demandent que les banques privées consacrent une part minimale de leurs prêts agricoles aux pratiques écologiques. « L’argent montre ce qui compte vraiment », résume un participant. Tant que les flux financiers ne soutiendront pas davantage la transition, celle-ci restera incomplète.

 

Repenser l’usage des terres pour recréer des habitats favorables aux pollinisateurs

Pour les participants, la protection des pollinisateurs ne se joue pas uniquement dans les champs. Elle concerne l’ensemble des territoires, qu’ils soient urbains, ruraux, agricoles ou laissés à l’abandon. Leur objectif est de rendre progressivement ces espaces plus favorables aux pollinisateurs, avec des jalons chiffrés : 15 % des terres concernées d’ici 2030, puis 20 % d’ici 2035.

Encore faut-il savoir ce qu’est, concrètement, un espace favorable aux pollinisateurs. Les jeunes proposent donc l’élaboration d’indicateurs coconstruits par des experts nationaux, européens et universitaires. Ces indicateurs alimenteraient une plateforme européenne de cartographie des terres, financée par l’UE et accessible à la fois aux décideurs publics et aux propriétaires fonciers. L’objectif : identifier les zones prioritaires à restaurer et mieux orienter les politiques d’aménagement du territoire.

Mais cartographier ne suffit pas. Les participants veulent aussi mesurer les effets réels des politiques menées. Ils appellent à un suivi systématique des populations de pollinisateurs, ainsi qu’à des incitations financières pour les agriculteurs dont les résultats écologiques sont mesurables et vérifiés.

Dans le même esprit, ils demandent un renforcement du registre de transparence de l’UE, avec des informations plus précises sur les sommes engagées, les sujets discutés et les interlocuteurs rencontrés, y compris au Parlement et au Conseil. Ils souhaitent aussi des sanctions claires en cas de corruption. Un rapport annuel sur l’état des pollinisateurs viendrait compléter cet ensemble, afin de partager une vision commune entre institutions, territoires et citoyens.

Sur le terrain, les jeunes appellent à végétaliser les espaces et bâtiments publics pour en faire de véritables habitats, et non de simples aménagements décoratifs. Ils souhaitent aussi la création de corridors écologiques financés par l’UE, permettant aux pollinisateurs de circuler entre des milieux aujourd’hui trop fragmentés. Enfin, ils rappellent que les zones rurales ne doivent pas être oubliées : améliorer les conditions de vie hors des grandes villes permettrait aussi de limiter la pression sur des terres encore peu artificialisées.

Illustration : Vincent Albert

 

Sensibiliser dès le plus jeune âge pour rendre la transition possible

Aucune de ces mesures, selon eux, ne pourra produire d’effets durables sans un changement culturel profond. « On ne peut pas changer ce qu’on ne comprend pas », a souligné l’un des participants. La sensibilisation n’est pas, à elle seule, une réponse suffisante. Mais elle constitue une condition de réussite.

Les jeunes insistent sur la nécessité de toucher largement, y compris les personnes qui ne se sentent pas concernées par le sujet. Ils défendent une sensibilisation de long terme, articulée aux mesures politiques concrètes, et intégrée dès la petite enfance puis tout au long de la scolarité. Cela pourrait passer par des expériences directes – visites d’exploitations, sorties de terrain, projets pédagogiques – mais aussi par l’instauration d’une « semaine verte » annuelle dans les établissements scolaires. L’enjeu est clair : inscrire durablement la question du vivant dans les représentations, les habitudes et les choix collectifs.


Donner à la jeunesse une place durable dans la gouvernance européenne de la biodiversité

Cette Assemblée n’a pas seulement travaillé sur les pollinisateurs. Elle a aussi formulé une vision politique du rôle que les jeunes veulent jouer dans la gouvernance européenne de la biodiversité. Les participants partent d’un constat simple : ce sont les générations actuelles et à venir qui vivront le plus longtemps avec les conséquences de l’effondrement de la biodiversité. « Nous serons toujours là dans 60 ans et devrons vivre avec les conséquences », rappelle l’un d’eux. Pourtant, beaucoup se sentent encore sous-représentés dans des systèmes politiques perçus comme lents, complexes et dominés par les générations plus âgées.

Ils proposent donc la création d’une assemblée permanente de jeunes citoyens, dotée d’un véritable mandat consultatif indépendant. Cette instance pourrait définir des priorités, formuler des recommandations officielles et demander un moratoire sur des propositions législatives jugées dangereuses. Sa composition serait mixte : 40 % de citoyens tirés au sort, 40 % de personnes disposant d’une expérience pertinente, et 20 % d’anciens membres afin d’assurer la continuité. Son fonctionnement serait hybride, avec quatre sessions en présentiel par an.

À l’issue de chaque assemblée, 27 représentants élus – un par État membre – assureraient le lien avec les institutions nationales et européennes. Les participants demandent également que le Parlement européen réponde par écrit à leurs recommandations dans un délai de quatre mois.

Pour que cette parole ne reste pas confinée à Bruxelles, ils imaginent enfin une stratégie de communication multicanal, mobilisant à la fois les réseaux sociaux, la presse, la télévision et les transports publics.

 

Des task forces pour faire vivre l’Assemblée entre les sessions et au-delà ?

L’un des apports originaux de cette Assemblée tient aussi aux « task forces » mises en place tout au long du processus. Répartis en quatre groupes – communication, expression artistique, évaluation et plaidoyer – les jeunes n’ont pas seulement débattu : ils ont aussi contribué très concrètement à faire vivre l’Assemblée.

La task force communication a créé ses propres comptes sur les réseaux sociaux, produit du contenu sur l’actualité de l’Assemblée et rédigé articles et newsletters. La task force expression artistique a organisé, au sein même de la Commission européenne, une exposition mêlant peintures, poèmes et créations manuelles. Le groupe évaluation a évalué chaque session à l’aide de questionnaires et formulé des recommandations pour améliorer les suivantes. Quant à la task force plaidoyer, elle a rencontré des autorités locales, interpellé des commissaires européens et échangé avec des décideurs de haut niveau, dont le vice-président du Parlement européen Martin Hojsík.

En invitant les jeunes à prendre part non seulement aux discussions, mais aussi à la conception et à la visibilité du processus, ces task forces ont prolongé l’expérience bien au-delà des temps de délibération. Elles esquissent, en actes, ce que pourrait être la gouvernance interne d’une assemblée permanente. Cette implication, comme leur participation à l’Assemblée, sera reconnue par un badge numérique.

 

Une fin… ou le début d’une autre manière de décider

Cette première Assemblée des jeunes citoyens sur les pollinisateurs ne marque donc pas seulement la fin d’un exercice participatif. Elle ouvre une piste plus large : celle d’une démocratie européenne capable de faire de la jeunesse non plus un public à consulter ponctuellement, mais un acteur durable des transitions à venir.


Le rapport sera bientôt publié sur la plateforme d’engagement citoyen de la Commission européenne.
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