Que pensent les citoyens du monde d’Internet et de son avenir ?

We, The Internet, le dialogue citoyen sur l’avenir d’Internet s’est tenu dans plus de 70 pays à travers le monde. Nous avons profité de la 15e édition de l’ « Internet Governance Forum » (IGF) pour communiquer les premiers résultats à des intervenant.e.s de haut niveau afin qu’ils y réagissent à chaud.

Les résultats, s’ils ne sont pas définitifs, sont intéressants par l’ampleur de la consultation qui a rassemblé plus de 5 000 participant.e.s, représentant toutes les catégories sociales et professionnelles du Guatemala à l’Inde en passant par le Bénin, l’Ukraine et les îles Fidji.

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Les données, une opportunité et une menace

50 % des citoyen.ne.s pensent que les données sont à la fois une opportunité et une menace. Qui doit contrôler la collecte, l’accès et l’utilisation des données ? S’ils se considèrent à 58% comme les premiers responsables de leur données personnelles (vente, droit d’accès et utilisation), plus de 15 % jugent que la collecte des données doit cesser contre 22 % qui pensent que c’est un droit.

Pour Vint Cerf, vice-président de Google « La transparence est ici un élément critique (…) Cependant, si 58 % des citoyens veulent prendre les décisions par eux-mêmes, ce chiffre reflète aussi un pourcentage important de personnes qui préfèrent probablement ne pas avoir un contrôle immédiat et direct sur chaque cas de partage de ses données (…) Oui, les données sont nécessaires. La vraie question est de savoir ce qu’il en adviendra et de décider si on veut les partager ou non ».

66% des participant.e.s ont déclaré que leur compréhension des enjeux autour des données s’était améliorée grâce à la documentation fournie pour le dialogue et après le dialogue We The Internet. Près de 54% d’entre eux partageront moins de données à l’avenir.

La désinformation, une préoccupation partagée

Autre sujet de discussion majeure : la désinformation. Avec la crise sanitaire, l’accès à une information juste au bon moment est devenu un élément vital dans de nombreuses régions du monde. Le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, a d’ailleurs dénoncé « l’infodémie » massive de « fakenews », comme des motrices de la crise elle-même. Comment garantir alors la fiabilité des sources et des informations en ligne ? Comment lutter contre la désinformation alors que l’accès à l’information est devenu une question de vie ou de mort dans de nombreux pays ? Qui doit s’impliquer dans cette lutte contre la désinformation ? Visiblement, cet effort qui doit être porté par tous selon les citoyen.ne.s : Etat, société civile, communauté technique etc. Pour Erlingur Erlingsson, responsable des politiques publiques chez Facebook, cette question est cruciale et constitue un enjeu mondial : « L’avenir est loin d’être rassurant. Il y a une augmentation du modèle chinois : une surveillance accrue, qui représente des risques pour l’Internet ouvert et accessible. Des pays comme la Russie et la Turquie ont pris des mesures similaires pour construire des murs numériques autour des citoyen.ne.s et de la souveraineté des données. À mesure que nous avançons, il est important que le droit à la libre expression, la vie privée numérique et les droits de l’Homme numériques soient protégés ».

Plus de 50 % des personnes interrogées se sentent exposées à la désinformation dans leur propre pays. 43 % estiment que la parole doit être contrôlée afin de ne pas nuire aux personnes et que les règles devraient être les mêmes dans les espaces privés et publics. 33 % déclarent que la liberté d’expression doit être déterminée par la nature de l’espace en ligne, tandis que les espaces publics devraient être contrôlés. 19 % préfèrent qu’il n’y ait aucune restriction, que la liberté d’expression soit totale.

L’éducation pour lutter contre la désinformation

Pour lutter contre la désinformation, plusieurs outils ont été suggérés. Parmi eux : une nouvelle législation, une intervention humaine ou technique pour garantir un contenu en ligne de haute qualité etc. La priorité et l’urgence numéro 1 sont l’éducation et l’autonomisation (les utilisateur.trice.s doivent apprendre à gérer par eux-mêmes l’exactitude des informations). Aux organismes publics la prise en charge des programmes d’alphabétisation (une priorité) ; au secteur privé (entreprises, plateformes de médias sociaux, développeurs de logiciels…) et la société civile au sens large (recherche et universités, journalistes et médias), la communication et la sensibilisation du public.

Simon Kreye du ministère allemand des Affaires étrangères a commenté les résultats et s’est engagé à utiliser les conclusions générales au niveau européen alors que l’Allemagne assume la présidence du Conseil de l’Union européenne : « Ces résultats confirment ce que nous pensons. Pour moi, l’éducation est encore une réponse trop légère à la désinformation, mais la sensibilisation et l’éducation aux médias peuvent avoir un impact énorme ».

Une confiance dans la « communauté universitaire et à la recherche »

79 % se disent favorables pour donner à la recherche et aux universités plus de pouvoir dans l’élaboration des politiques, par rapport aux autres acteurs (la « communauté technique » suit, puis la société civile, les citoyens ordinaires, les organisations régionales, les gouvernements nationaux et le secteur privé).

Autre question : quels sujets, quels défis et à quel niveau de décision les questions numériques doivent être mises en œuvre ? Les citoyen.ne.s ont répondu que l’intelligence artificielle (72 %), la gouvernance de l’Internet (66 %) et l’accès (64 %) devraient être traitées à un niveau mondial. A contrario, la désinformation et les données seraient à traiter à un niveau infra (par les régions ou les pays). Les dialogues citoyens sur Internet devraient-ils devenir la norme ? Pour 87,1 %, c’est oui ! Lynn St Amour, ancienne présidente de l’IGF, a d’ailleurs profité de l’occasion pour appeler le secteur privé à repenser ses processus politiques en s’adressant aux citoyen.ne.s : « Jamais nous n’avons eu, en tant que citoyen.ne.s, l’occasion de faire entendre notre voix. Ces processus peuvent avoir un impact dans les sphères gouvernementales mais aussi sur le secteur privé (…) ».

L’objectif de ce dialogue mondial est de tester, améliorer et institutionnaliser la gouvernance d’Internet avec et pour les citoyen.ne.s. Tous les résultats qualitatifs n’ont pas encore été analysés (ils seront disponibles dans quelques semaines) mais les intervenant.e.s présent.e.s à l’IGF ont d’ores et déjà salué un processus démocratique inédit et souligné l’importance d’intégrer ces données dans les décisions stratégiques. A suivre.

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