Précarité alimentaire : redonner du pouvoir d’agir aux personnes concernées

La participation des personnes directement concernées peut-elle transformer les pratiques des associations ? Comment leur donner une véritable place dans les espaces de réflexion et de décision ? Nous avons échangé avec Elsa Ferrari, éducatrice spécialisée et ancienne concernée par la précarité alimentaire, et Hugo Rossigneux, responsable du développement et des partenariats de l’association Cop1, engagée auprès des étudiants et des jeunes de moins de 26 ans. Ils reviennent sur leur participation au groupe de travail du COCOLUPA(1) consacré au renforcement du pouvoir d’agir des personnes en précarité alimentaire.

Missions Publiques. Pouvez-vous nous parler de votre expérience de la précarité alimentaire et de ce qui vous a amenée à rejoindre ce groupe de travail ?

Elsa Ferrari. Je suis éducatrice spécialisée dans un service de psychiatrie pour adultes. Je suis aussi maman solo de deux enfants, aujourd’hui âgés de 12 et 17 ans. Même dans les périodes où les finances étaient très compliquées, j’ai toujours essayé de trouver des solutions pour leur permettre de manger le mieux possible, en évitant autant que possible les aliments ultra-transformés ou issus de l’agro-industrie. L’alimentation a donc toujours été une préoccupation importante pour moi en tant que mère.

Il y a quelques années, au moment de la crise du Covid, j’ai traversé une période particulièrement difficile. J’ai alors dû me tourner vers des épiceries sociales. Cette expérience m’a permis de mieux comprendre certaines situations d’humiliation que des personnes que j’accompagnais dans mon travail m’avaient déjà racontées. En septembre 2022, un comité citoyen s’est créé à Montpellier pour organiser et gérer une caisse commune de l’alimentation. J’ai eu la chance de pouvoir le rejoindre spontanément. Depuis, je suis très attachée à ce collectif et particulièrement motivée par le travail que nous y menons.

Hugo Rossigneux. Je suis responsable du développement et des partenariats de Cop1 depuis quatre ans. Mon rôle est notamment de mettre l’association en lien avec des acteurs nationaux pour accompagner son développement et son déploiement sur le territoire.

Cop1 est une association créée il y a six ans. Son objectif est de favoriser l’entraide entre étudiants. Nous organisons notamment de l’aide alimentaire, accompagnée d’actions autour de l’accès aux droits, de la culture, du sport, de l’emploi et de la lutte contre l’isolement social. Aujourd’hui, l’association est présente dans une trentaine de villes en France et continue de se développer.

Notre modèle repose beaucoup sur la participation des jeunes. Le bureau de l’association est composé d’étudiants et de jeunes de moins de 26 ans. Plus largement, nous essayons d’intégrer les étudiants dans la réflexion, la création et le suivi de nos projets.

 

Missions Publiques. Qu’est-ce qui vous a plu dans la démarche organisée dans le cadre du COCOLUPA ? Qu’est-ce qui vous a semblé différent par rapport à d’autres démarches auxquelles vous avez participé ?

Elsa Ferrari. J’ai particulièrement apprécié que les personnes chargées d’animer les groupes de réflexion prennent réellement en compte la parole des personnes concernées, c’est-à-dire celles qui ont vécu ou vivent encore la précarité alimentaire. Les échanges ont permis d’ajuster les réflexions au fur et à mesure, en fonction de nos expériences et de notre réalité. Ce n’était pas une simple consultation de façade, comme cela peut parfois être le cas.

Je retiens aussi la richesse des échanges entre les acteurs engagés dans les réseaux de distribution alimentaire et ceux qui cherchent à développer d’autres formes d’organisation. Tous partagent la volonté de mieux associer les personnes qui ont besoin de soutien, non seulement dans la gouvernance et l’organisation, mais aussi dans les différentes étapes : commandes, stockage, distribution, etc.

Hugo Rossigneux. D’abord, je trouve que l’intention portée par la Direction générale de la cohésion sociale est importante. Pour une administration publique, organiser un travail qui réunit à la fois des associations et des personnes directement concernées est déjà un grand pas. J’ai également trouvé intéressant de faire appel à une structure extérieure comme Missions Publiques pour animer la démarche. Animer ce type de groupe demande des compétences particulières. Cela permet de créer un cadre dans lequel chacun peut davantage trouver sa place.

Pour moi, l’intérêt de la démarche se verra surtout sur le long terme. Les premiers résultats sont intéressants, mais l’enjeu est maintenant de savoir comment poursuivre ce travail et comment accompagner les associations pour qu’elles puissent développer ce type de participation.

Il y avait néanmoins une limite : certains publics étaient peu ou pas représentés. C’était notamment le cas des étudiants et des jeunes en situation de précarité. J’aurais trouvé intéressant que les associations puissent être davantage consultées en amont sur les profils des personnes invitées.

"Le fait que des personnes qui n’ont jamais connu la précarité puissent entendre directement celles qui la vivent ou l’ont traversée permet d’avoir une réflexion plus juste sur les notions d’accueil, d’accompagnement, de soutien et de solidarité.

Elsa Ferrari

Membre groupe de travail

Missions Publiques. Qu’est-ce que la présence de personnes directement concernées apporte à ce type de démarche ? Et plus largement, qu’apporte la mixité des publics ?

Hugo Rossigneux. Cela change beaucoup de choses. Habituellement, dans ce type d’instance, les associations portent la parole des publics qu’elles accompagnent. Mais elles portent aussi leur propre vision et leurs propres enjeux. Quand les personnes directement concernées sont présentes, cela permet de remettre le sujet principal au centre de la discussion. Les associations, l’État et les autres acteurs sont davantage obligés d’écouter. Cela permet aussi d’aller plus rapidement à l’essentiel.

Une personne concernée peut par exemple dire : « Je n’aime pas la manière dont cela se passe dans cette association, mais j’y vais quand même parce que je n’ai pas d’autre solution. » Quand cette parole est exprimée directement, l’association doit pouvoir se remettre en question. Il faudrait même réussir à faire participer davantage de personnes qui ne sont pas déjà engagées dans une association ou habituées à représenter un public. Cela permettrait encore d’élargir les regards.

Elsa Ferrai.  Depuis quatre ans, j’ai la chance de participer au Comité citoyen de Montpellier, où se rencontrent des femmes et des hommes issus de milieux sociaux et culturels très différents. Cette expérience m’a convaincue que la mixité est essentielle dès lors que l’on souhaite construire de véritables espaces démocratiques.

Le fait que des personnes qui n’ont jamais connu la précarité puissent entendre directement celles qui la vivent ou l’ont traversée permet d’avoir une réflexion plus juste sur les notions d’accueil, d’accompagnement, de soutien et de solidarité. Sans leur parole et leur expérience, on risque de reproduire, parfois malgré nous, les mêmes injustices sociales.

 

Missions Publiques. Aujourd’hui, qu’est-ce qui pourrait être amélioré dans les associations et les structures qui accompagnent ces publics ?

Hugo Rossigneux. Il faut d’abord distinguer le fait d’inviter quelqu’un et le fait de lui donner une véritable place. On peut très bien inviter une personne à une réunion et lui dire qu’elle peut s’exprimer. Mais ensuite, la vraie question est : qu’est-ce qu’on fait de ce qu’elle nous dit ? Est-ce que sa parole est réellement prise en compte ? Est-ce qu’elle peut avoir une influence sur les décisions ?

Créer des espaces de concertation ne suffit donc pas. Il faut qu’il puisse y avoir des décisions et des actions derrière. Il faut également s’adapter aux différents publics. Les étudiants, par exemple, n’ont pas les mêmes disponibilités que les professionnels. Ils peuvent être difficiles à mobiliser physiquement à certains moments, mais beaucoup plus faciles à toucher avec des outils numériques.

"Faire de la réflexion de fond dans une période de crise est difficile. Pourtant, c’est justement dans ces moments-là qu’il est important de continuer à se parler et à construire ensemble.

Hugo Rossigneux

Membre du groupe de travail

Missions Publiques. Le pouvoir d’agir vous semble-t-il important ? Et quels sont, selon vous, les principaux défis pour le mettre réellement en œuvre ?

Elsa Ferrari. Le pouvoir d’agir, de participer et d’échanger réellement est essentiel et pas juste un « bonjour, bonsoir ». À mes yeux, c’est même l’un des principaux leviers pour réduire les inégalités sociales que nous connaissons aujourd’hui.

Lorsque l’on est confronté à la précarité, les espaces où l’on se sent véritablement écouté et légitime sont souvent très rares, voire inexistants. Le fait d’être invité à participer aux réflexions, de pouvoir témoigner, agir et construire collectivement permet de retrouver une place, de se sentir reconnu et digne. Cela peut changer beaucoup de choses.

L’un des principaux défis est de faire disparaître toute forme de mépris ou de jugement. Même avec les meilleures intentions, certaines attitudes peuvent être blessantes ou excluantes. Garantir un accueil respectueux et digne me semble être la première étape indispensable pour permettre ensuite un véritable pouvoir d’agir.

Hugo Rossigneux. Oui, c’est essentiel. Pour Cop1, cette façon de fonctionner est relativement naturelle parce que l’association a été construite dès le départ autour de la participation des étudiants. Pour des associations plus anciennes, qui ont historiquement été construites autour d’une logique d’assistance, l’évolution peut être beaucoup plus lourde.

Il faut faire évoluer les organisations, mais aussi les habitudes des salariés et des bénévoles. Il y a également une question de moyens. Faire participer les personnes, créer un cadre dans lequel elles se sentent à l’aise, leur donner confiance et animer cette participation demande beaucoup de temps humain.

Même chez Cop1, nous avons encore beaucoup de choses à améliorer. Nous arrivons assez facilement à faire venir les étudiants et à créer du lien avec eux. Mais faire en sorte que chacun se sente suffisamment en confiance pour prendre la parole, proposer une idée ou participer à une décision demande un vrai travail d’animation.

Pour aller plus loin, il faut des professionnels, des partenaires et des personnes capables d’animer cette vie démocratique. Aujourd’hui, les associations travaillent aussi dans un contexte où les moyens sont de plus en plus contraints. Faire de la réflexion de fond dans une période de crise est difficile. Pourtant, c’est justement dans ces moments-là qu’il est important de continuer à se parler et à construire ensemble.

Je reste très optimiste sur ces démarches. Avec des moyens limités, le dialogue entre les associations, l’État et les personnes concernées peut justement permettre d’aller vers des solutions plus simples et plus adaptées.


(1) Renforcer le pouvoir d’agir des personnes en précarité alimentaire 

 

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