Dans La société des besoins. Comment passer du superflu au suffisant ? Cécile Desaunay, directrice d’études chez Futuribles, propose un déplacement salutaire : arrêter de parler de “sobriété” uniquement comme d’un effort individuel, et regarder ce qui structure réellement nos besoins – et surtout, qui les définit. À partir d’un constat documenté sur le ralentissement de la consommation, elle ouvre un chantier plus politique : celui d’une “société des besoins”, capable de garantir un socle décent pour toutes et tous, tout en respectant les limites écologiques.
Missions Publiques. Ton livre part d’un constat : la surconsommation amorce un déclin…
Cécile Desaunay. Les récits autour de la société de consommation reposent sur l’idée que la croissance de la consommation pourrait être infinie. Or, quand on regarde les tendances longues, on voit un net ralentissement depuis une quinzaine d’années : on n’est plus du tout dans les taux de croissance des Trente Glorieuses. La consommation continue d’augmenter un peu, mais beaucoup moins vite, parfois proche de zéro en volume, hors inflation et hors Covid.
Ce qui m’intéressait, c’était de montrer que ce ralentissement pourrait être structurel, et que ça bouleverserait le modèle de développement de notre société. Si la croissance de la consommation n’est plus l’horizon « naturel », alors la question devient : comment vit-on bien dans une société où la production de richesses n’augmente plus ?
Missions Publiques. Tu expliques ce ralentissement de la consommation par quatre moteurs…
Cécile Desaunay. D’abord, il y a des moteurs très lourds, qui n’ont rien à voir avec la seule « bonne volonté » des consommateurs. Le premier d’entre eux est le vieillissement : à partir de 60-65 ans, la plupart des besoins matériels sont souvent satisfaits (logement, équipement…), et la consommation se déplace davantage vers les services. Le deuxième est la saturation des ménages français, qui sont déjà largement équipés, ce qui signifie que la consommation est avant tout tirée par le remplacement ou l’innovation… qui s’essoufflent eux aussi. Le troisième moteur est économique : le pouvoir d’achat progresse moins vite, ce qui se cumule avec le poids grandissant des dépenses pré-engagées (logement, abonnements, crédits…) qui rognent les marges de manœuvre des ménages. Enfin, les Français se montrent de plus en plus critiques envers la société de consommation : le vocabulaire et les représentations associés à la consommation matérielle sont de plus en plus négatifs. En parallèle, des pratiques naguère associées à la contrainte deviennent au contraire une source de fierté, comme garder plus longtemps son téléphone, acheter d’occasion, réduire sa consommation de viande….
Rappeler le poids de ces quatre moteurs est fondamental pour éviter un malentendu : la transition ne repose pas uniquement sur le bon vouloir des consommateurs. Elle se joue aussi (et surtout) dans des dynamiques démographiques, économiques, culturelles, et bien sûr au niveau des systèmes sociotechniques et politiques.
Missions Publiques. Justement, ton point de départ est de « dézoomer » sur la consommation pour poser une autre question : de quoi avons-nous vraiment besoin ?
Cécile Desaunay. Oui. J’avais envie de sortir d’une vision réductrice, très « marché-centrée », dans laquelle nos besoins sont définis uniquement par le système marchand et par les imaginaires publicitaires. On finit par croire que nos besoins sont infinis, principalement matériels, et qu’ils ne peuvent être satisfaits que par le marché. Or il y a une incohérence majeure : nous sommes dans une société riche, mais des besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits pour tous (alimentation, logement, énergie…), tandis que d’autres dimensions sont « sursatisfaites » et génèrent du gaspillage et des impacts massifs.
Missions Publiques. Tu critiques la pyramide de Maslow, pourtant omniprésente. Pourquoi ?
Cécile Desaunay. Parce qu’on s’en sert comme d’une évidence… alors que c’est un schéma daté, simplificateur, et qu’on lui fait dire plus qu’il ne dit. Dans sa version la plus répandue, la pyramide suggère une progression quasi universelle : d’abord les besoins physiologiques, puis l’appartenance, l’estime, l’accomplissement. Mais nos sociétés ont transformé cette lecture en un implicite très dur : « pour satisfaire tes besoins, il faut avoir les moyens. » Autrement dit : à chacun selon ses moyens, pas selon ses besoins. C’est là que le sujet devient politique. Les besoins ne sont pas seulement individuels, ils sont aussi collectifs, car directement liés à une époque, des classes sociales, une culture, un territoire….
"Les besoins ne sont pas seulement individuels, ils sont aussi collectifs, car directement liés à une époque, des classes sociales, une culture, un territoire….
Cécile Desaunay
Directrice d’études chez Futuribles
Missions Publiques. Dans ton livre, tu parles de besoins immatériels « négligés »… et pourtant décisifs pour demain
Cécile Desaunay. On sous-estime énormément ce qui ne se vend pas facilement. Or des besoins immatériels fondamentaux vont se renforcer à l’avenir : vivre dans un environnement sain, prendre en charge des corps vieillissants et des souffrances psychiques, lutter contre l’isolement, disposer d’infrastructures compatibles avec la transition écologique. Et surtout, j’essaie de sortir d’un argumentaire purement « écologiste » : même si on ne parle pas de biodiversité, si l’environnement se dégrade au point de menacer nos conditions d’existence et nos activités humaines, ça devient un sujet de stabilité sociale, économique, démocratique.
Missions Publiques. Tu proposes ensuite de remplacer la pyramide… par un « donut » et des « couloirs de consommation ». Qu’est-ce que ça change ?
Cécile Desaunay. La pyramide enferme : elle donne l’impression qu’on doit « monter » et que l’enjeu est d’empiler des niveaux. Le donut permet autre chose : définir un plancher (un socle décent de satisfaction des besoins) et un plafond (au-delà duquel on bascule dans la surconsommation et des externalités injustifiables). Et l’idée des « couloirs de consommation », c’est de rendre cela opératoire poste par poste : alimentation, logement, mobilité, numérique, vêtements… Ça ouvre une discussion difficile, parce que dès qu’on parle de limites, on entend « interdictions ». Pourtant, notre société fixe déjà des limites au nom de la santé publique ; la question est : peut-on aussi débattre démocratiquement de limites au nom de la justice sociale et des enjeux environnementaux ?
La question de l’équité revient tout le temps – et elle fait fortement écho à nos démarches citoyennes
Cécile Desaunay. Oui, parce que c’est le nœud : on accepte plus facilement des transformations si elles sont perçues comme justes. Les besoins ne sont pas universels au sens où ils ne s’expriment pas de la même manière selon qu’on vit en centre-ville ou en zone rurale, selon ses revenus, son âge, son capital, ses contraintes. La question « A-t-on besoin d’une voiture ? » n’a pas la même réponse partout ni pour tous. Et c’est aussi pour ça que je m’intéresse aux quotas : c’est contre-intuitif, mais c’est l’une des logiques les plus équitables, si c’est bien conçu. Dans l’ouvrage, je pousse volontairement des exemples dérangeants, comme l’idée d’une forte baisse des vols intérieurs ou même d’une limitation du nombre de vols au cours d’une vie, afin de nourrir les débats.
Missions Publiques. Concrètement, qui peut enclencher la transition vers cette « société des besoins » ?
Cécile Desaunay. À mon sens, il faut éviter le piège de la sur-responsabilisation individuelle. Ça ne fonctionne pas. Il faut des individus qui bougent, des entreprises qui transforment leurs offres, mais dans un cadre clair, et avec une transition largement pilotée par les pouvoirs publics (même si c’est une approche très française). Et ce qui est frappant – et vous le voyez dans vos démarches – c’est que beaucoup de citoyens renvoient la question au politique : ils veulent une règle commune, un cadre d’équité, pas une morale à géométrie variable.






