"La véritable richesse de la vie sous-marine se trouve dans le monde microscopique"

Chris Bowler est un expert britannique en biodiversité marine. Directeur de recherche au CNRS et à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, sa participation active au programme d’expédition Tara Oceans (1) en a fait l’un des scientifiques les plus reconnus sur les micro-organismes et la pollution des mers et des océans. Il nous éclaire sur la richesse de ce monde méconnu et l’urgence à le préserver.

Missions Publiques. La vie sous-marine reste largement inexplorée. Quel est votre parcours et quel rôle joue ces micro-organismes océaniques dans l’avenir de notre planète ?

Chris Bowler. Les enfants disent souvent qu’ils veulent devenir astronaute ou aller sur la lune, je n’ai jamais dit que je voulais être un microbiologiste marin ! C’était vraiment un heureux hasard. J’ai commencé par étudier les plantes terrestres, avant de me pencher sur les plantes de l’océan, qui, au lieu d’être des plantes que l’on peut voir sur terre comme les arbres ou les fleurs, sont invisibles à l’œil nu. Elles sont tout aussi belles, mais il faut un microscope pour les voir. J’ai commencé à apprécier ce monde marin dans le plus ancien institut marin du monde, basé à Naples, et j’ai voulu en savoir plus sur ces organismes.

Lorsque vous vous baladez dans une forêt, vous voyez la vie partout. Vous voyez les animaux manger, les arbres pousser, les insectes polliniser, etc. Lorsque vous regardez l’océan, vous ne voyez pas automatiquement de la vie. Et même lorsque nous pensons à la vie sous l’océan, nous pensons aux dauphins et aux poissons, mais la véritable richesse de la vie sous la surface de l’océan se trouve dans le monde microscopique. Même si nous ne voyons pas de plantes dans l’océan, elles sont tout aussi importantes que les plantes terrestres pour produire de la matière organique par photosynthèse et donc de l’oxygène. Elles recyclent, elles génèrent la matière que nous mangeons à partir de la lumière du soleil et du CO2, elles régulent le climat, elles veillent à ce que l’énergie remonte les chaînes alimentaires jusqu’aux plus grands organismes, elles veillent à ce que l’océan reste sain. Nous savons maintenant que la moitié de la photosynthèse qui se produit sur notre planète se fait dans l’océan, tandis que l’autre moitié se fait sur la terre. N’est-ce pas étonnant ?  Mais comme ces organismes sont petits et invisibles, nous les négligeons car nous avons tendance à penser que quelque chose d’important doit être de grande taille. Comment un microbe peut-il être aussi crucial alors qu’il est si petit ? Je pense que le virus du Covid a réajusté notre appréciation des microbes. Nous comprenons maintenant que quelque chose d’infiniment petit comme un virus peut complètement bouleverser notre société et nos vies. En un sens, le Covid nous a fait comprendre à quel point les organismes microscopiques peuvent être puissants et parfois dévastateurs. Pourtant, ils sont pour la plupart bons et assurent le bien-être de notre planète.

Nous devons apprendre à protéger cette vie marine tout en l’exploitant pour les connaissances qu’elle peut nous apporter : elle peut nous apprendre beaucoup sur les origines de la vie sur Terre. Ces organismes sont les descendants de la vie primitive sur la planète alors que les animaux et les plantes terrestres nous donnent des informations de base sur le fonctionnement de la vie sur terre mais ne remontent pas aux origines de la vie en tant que telle. Les plantes de l’océan peuvent être des bioressources (2) incroyables pour trouver de nouvelles molécules pour lutter contre le cancer, le diabète ou même pour des applications industrielles comme fournir des matériaux actuellement dérivés des combustibles fossiles. Si ces organismes disparaissent, ce sera une perte énorme non seulement pour l’océan mais aussi pour nous, les humains. Il n’est donc pas seulement altruiste de vouloir protéger nos océans, c’est aussi égoïste !

"Nous savons maintenant que la moitié de la photosynthèse qui se produit sur notre planète se fait dans l'océan, tandis que l'autre moitié se fait sur la terre. Mais comme ces organismes sont petits et invisibles, nous les négligeons.

Chris Bowler

Directeur de recherche au CNRS
et à l’Ecole Normale Supérieure de Paris

Missions Publiques. Les limites planétaires, au nombre de neuf, sont les seuils que l’humanité ne devrait pas dépasser pour ne pas compromettre les conditions favorables dans lesquelles elle a pu se développer. Six de ces limites sur neuf ont été franchies. Que faut-il faire pour dévier de cette trajectoire concernant l’océan ?

Chris Bowler. La seule chose à faire est d’arrêter de rejeter du CO2 dans l’atmosphère car il détermine directement la température de notre planète. Toutes les décisions à prendre tournent autour d’une question simple : comment empêcher le carbone d’entrer dans l’atmosphère ? Outre l’atmosphère, le carbone peut se trouver dans la vie, soit dans les organismes vivants, soit enfoui dans la terre sous forme de charbon, de pétrole ou de gaz, ou encore sous forme de calcaire, lui aussi créé par la vie. L’objectif est donc très simple : nous devons cesser de libérer dans l’atmosphère le carbone enfermé dans la terre.

Tous les combustibles fossiles que nous brûlons ont été créés par la vie ; le charbon provient d’arbres qui vivaient autrefois, le pétrole et le gaz proviennent du plancton qui s’est échoué au fond de l’océan il y a des millions d’années. Chaque année, nous brûlons environ un million d’années de vie terrestre et injectons ce carbone organique dans l’atmosphère sous forme de CO2. L’acidification, l’une des neuf limites planétaires et celle qui concerne très directement l’océan, en est une simple conséquence chimique : le dioxyde de carbone devient acide lorsqu’il est mélangé à de l’eau. Les océans continueront à s’acidifier au cours des 500 prochaines années, même si nous cessons aujourd’hui de brûler des combustibles fossiles. La seule solution est d’arrêter complètement d’utiliser les combustibles fossiles, et de le faire rapidement.

Donnons toutefois une tournure positive à ce paysage dramatique : c’est en voyant la créativité débridée des jeunes que je garde espoir en l’avenir. Des solutions à la crise que nous traversons naissent tous les jours : capturer le carbone de l’atmosphère de manière innovante, générer de l’énergie nouvelle en récoltant la chaleur des corps humains ou encore un programme d’énergie solaire massif flottant au-dessus de la planète sont des exemples parmi des milliers d’autres qui peuvent conduire à une nouvelle économie qui ne soit plus simplement basée sur la croissance.

 

Missions Publiques. Nous avons le projet d’organiser un dialogue mondial sur l’Océan, qui serait composé d’un tiers de citoyennes et citoyens, d’un tiers de parties prenantes (ONG, experts, politiques) et un tiers de « représentants » de l’océan, c’est-à-dire de personnes qui parleraient en son nom et porteraient sa voix. Si vous deviez endosser ce rôle, qui diriez-vous ?

Chris Bowler. Je soulignerais l’importance de la vie microscopique qui est réellement le cœur battant de l’océan et donc de nos vies à nous les humains. Je mettrais l’accent sur ce point pour faire comprendre aux gens que l’océan est essentiel pour réguler le climat et que la vie dans l’océan a son rôle à jouer, tout comme les forêts ont leur rôle à jouer pour éliminer le CO2 de l’atmosphère. Tout le monde comprend l’importance de préserver la biodiversité en Amazonie, mais les gens sont confus lorsqu’ils parlent de la biodiversité dans l’océan. J’aimerais que ce dialogue permette de lever cette confusion. Au moins la moitié du bien-être de notre planète est due à l’océan, qui produit de l’oxygène, élimine le CO2 de l’atmosphère, recycle les minéraux, etc. Notre avenir dépend de la bonne santé de l’océan et des microbes qui y vivent.

Traditionnellement, nous pensons que nous pouvons jeter tous nos déchets dans l’océan, qu’il les absorbera de par son immensité. Mais en réalité, nous avons un impact énorme sur cet écosystème, nous le rendons malade et il a besoin d’aide. Nous sommes devenus une superpuissance incroyable qui a le pouvoir de déstabiliser les équilibres qui pourtant garantissent les écosystèmes et le climat de la planète. Tel est le message clé que je voudrais transmettre.

La question de savoir qui est invité à participer à votre dialogue est également un point important : certains citoyens peuvent être plus pertinents et utiles à la conversation que d’autres selon moi. Les pêcheurs sont fortement concernés lorsque les poissons migrent ou lorsqu’ils sont touchés par des toxines. Ils devraient être impliqués, tout comme les habitants des Maldives ou des Fidji qui voient l’écosystème marin disparaître autour d’eux. Nous devons voir comment ils perçoivent l’océan, comment ils interagissent avec lui. Dans le même temps, les citadins de grandes métropoles mondiales comme Hong Kong, Tokyo, San Francisco ou même New York vivent sur le littoral. Ces personnes ont un contact plus direct que les personnes vivant dans des villes comme Paris ou Bruxelles, mais il est également important d’impliquer les personnes vivant loin de la mer pour leur faire comprendre que l’océan fait également partie de leur vie quotidienne, et que s’ils jettent quelque chose dans la rue, la pluie l’emportera dans les égouts et ce sera le début du passage vers l’océan.

 

Missions Publiques. L’océan a donc un rôle déterminant pour le climat mondial et l’avenir de la planète en général…

Chris Bowler. D’un point de vue climatique, ce qui se passe dans l’Arctique et l’Antarctique, même si c’est à l’autre bout de la planète, aura un impact sur notre climat plusieurs semaines, mois et années plus tard. Le système climatique est entièrement connecté et même les zones océaniques les plus éloignées doivent être comprises en incluant des personnes du sud de la planète, des habitants des villes terrestres et côtières, ainsi que des jeunes – je trouve que les jeunes de 15 à 17 ans sont de bons indicateurs et comprennent la direction que prend le monde encore mieux que nous, parfois.

Dans les années 1980, lorsqu’il y avait encore 3 ou 4 milliards de personnes sur la planète, nous aurions pu inverser le cours des choses. Lors de l’élaboration du protocole de Montréal sur les CFC, (3) si nous avions eu le courage de parler des émissions provenant des combustibles fossiles, nous aurions peut-être déjà pu régler le problème. Mais aujourd’hui, le défi de nourrir plus de 7 milliards de personnes sur la planète sans utiliser de combustibles fossiles est énorme et je crains qu’il ne devienne jamais une priorité dans le mandat de 5 ans d’un ou d’une responsable politique. Aucun élu aujourd’hui, à mon sens, ne se lèvera pour dire : « vos enfants devront accepter de ne pas posséder de voiture ou de maison et devront accepter de manger 20 % de nourriture en moins chaque jour ». Nous voulons tous que nos enfants aient une vie meilleure que la nôtre, c’est un instinct humain basique, mais nous devons en quelque sorte aller à l’encontre de cet instinct si nous voulons sauver leur avenir.

(1) Avec ses expéditions scientifiques en mer, la Fondation Tara Océan cherche à étudier l’ampleur de la pollution liée aux microplastiques entre autres. Le site : https://fondationtaraocean.org/expedition/tara-oceans/
(2) Bioressource : ressource d’origine biologique utilisée pour les recherches scientifiques.
(3) Le Protocole de Montréal est un accord multilatéral international sur l’environnement qui fait suite à la convention de Vienne sur la protection de la couche d’ozone adoptée le 22 mars 1985. Il a pour objectif de réduire et à terme d’éliminer complètement les substances qui réduisent la couche d’ozone.
Photo d’illustration © Christian SARDET / Tara Océans / Plankton Chronicles / CNRS Photothèque.
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