Le débat public sur l’élaboration du 6e Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR) vient de s’achever. Julie Dumont, présidente de la CPDP (Commission particulière du débat public), revient sur les coulisses d’un exercice démocratique à la fois hautement technique, politiquement sensible et aux impacts intergénérationnels majeurs.
Missions Publiques. Il s’agit de la 6ème édition du plan national de gestion des matières et déchets radioactifs et du 2ème débat public sur ce sujet de politique nationale. Quels sont, pour vous, les principaux enjeux du débat ?
Julie Dumont. Il y a plusieurs niveaux d’enjeux dans un débat public de cette ampleur.
D’abord, des enjeux directement liés à l’organisation du débat lui-même. Le premier, c’est la mobilisation : un débat public est, par définition, ouvert au public, mais on constate souvent que, lorsqu’il s’agit de plans et de programmes nationaux, ce sont surtout les acteurs directement concernés qui participent. L’un des défis pour nous, c’était donc de réussir à embarquer des citoyens, de « vrais » citoyens dans ce débat.
Le deuxième enjeu organisationnel, c’est la pédagogie. Le sujet est très rebutant pour beaucoup : on parle de déchets, de radioactivité, et d’un univers extrêmement technique, où il faut déjà comprendre le vocabulaire avant même d’entrer dans les enjeux.
À cela s’ajoute le contexte actuel : entre la guerre en Ukraine, les tensions avec la Russie et l’instabilité politique, beaucoup de citoyens ont aujourd’hui un réflexe assez compréhensible sur le nucléaire : « On fait confiance, on en a besoin, c’est une force. » Cette confiance rend le débat moins « nécessaire » aux yeux du public, et donc la mobilisation encore plus complexe.
Missions Publiques. Pour préparer ce débat, vous avez aussi conduit une étude de contexte d’une ampleur inédite. Pourquoi ?
Julie Dumont. Pour préparer le débat, la CPDP a conduit 154 entretiens, là où une étude de contexte en compte habituellement entre 40 et 50. Pourquoi une telle ampleur ? Parce que le secteur du nucléaire est traversé par une multiplicité d’acteurs (industriels, autorités, chercheurs, associations, élus, riverains) et par des controverses profondes. Sur un même sujet, les positions peuvent être radicalement opposées.
L’objectif n’était pas de trancher, mais de cartographier les désaccords pour construire un débat public équilibré, permettant aux citoyens de comprendre où se situent réellement les points de friction.
Missions Publiques. Quels sont justement les premiers grands nœuds du débat ?
Julie Dumont. Premier enjeu majeur : la saturation progressive des capacités existantes. Encore faut-il distinguer deux notions souvent confondues :
L’entreposage, qui concerne les matières radioactives susceptibles d’être réutilisées. Le stockage, qui concerne les déchets, destinés à ne plus être récupérés. Or, les volumes augmentent, et certains choix passés génèrent aujourd’hui de fortes tensions : les piscines de La Hague, où refroidissent les combustibles usés avant leur éventuel stockage, approchent de la saturation.
Le CIRES, centre de stockage des déchets de très faible activité (TFA), arrive également à ses limites. Or les TFA représentent des volumes considérables : gants, vêtements, huiles, mais surtout béton, ferraille et gravats issus des démantèlements.
Face à cette situation, deux pistes sont envisagées : développer des solutions de revalorisation ou de recyclage pour une partie des TFA ou créer de nouveaux centres de stockage, option techniquement possible mais socialement et politiquement très difficile à faire accepter localement.
Missions Publiques. Comment gérez-vous l’articulation entre la mise en débat d’un sujet d’une ampleur nationale et les préoccupations locales immédiates ?
Julie Dumont. L’articulation entre un sujet de portée nationale et les préoccupations locales, c’est justement l’un des enjeux clés du débat. Nous avons appelé cela les impacts territoriaux des centres de stockage ou d’entreposage. L’idée est très simple : puisque les conséquences sont locales, il faut aller sur les territoires concernés.
Évidemment, on ne pouvait pas se rendre partout : il existe environ 250 sites potentiellement concernés en France. Nous avons donc choisi les plus significatifs, en veillant à représenter différents types d’installations et différents gestionnaires. Ce choix permet de représenter différents acteurs gestionnaires : l’Andra à Soulaine, Orano à La Hague, le CEA à Cadarache/Marcoule, EDF à Chinon.
Mais à ce jour, le nombre des inscriptions dans ces ateliers en local est assez faible. Travailler sur un plan national à l’échelle locale, c’est un défi. Et plus généralement, on sent que certaines personnes sont un peu blasées par les systèmes de gouvernance sur le nucléaire.
Missions Publiques. Ce débat public fait aussi apparaître des décisions à très long terme. Comment cela se traduit-il sur les déchets les plus dangereux ?
Julie Dumont. Pour les déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue (HA, MA-VL), une seule solution est aujourd’hui envisagée en France : le stockage géologique profond, à environ 500 mètres sous terre, dans une couche argileuse, au sein du projet CIGEO, encore au stade de laboratoire.
Les échelles de temps donnent le vertige : premiers colis envisagés vers 2050 ; fermeture définitive du site autour de 2150 ; radioactivité de certains déchets sur jusqu’à 300 000 ans et plus.
Pendant que le débat public dure quelques mois, il porte sur des installations qui engageront la société pendant des siècles, voire des millénaires.
"Le débat porte sur des installations qui engageront la société pendant des siècles, voire des millénaires.
Julie Dumont
Présidente de la CPDP
Missions Publiques. Ce sujet concerne des politiques publiques dont les effets s’inscrivent sur plusieurs générations. Existe-t-il aujourd’hui une prise de conscience de ces impacts à long terme ? Et de quelle manière sont-ils intégrés dans cette démarche ?
Julie Dumont. Oui, c’est une question centrale. Et c’est même une des dimensions que nous avons voulu intégrer directement dans le débat. Comme nous avions pleinement conscience que les générations futures seraient particulièrement concernées par les décisions prises aujourd’hui, l’un de nos objectifs a été d’impliquer le plus possible de jeunes. Et là-dessus, on a vraiment réussi quelque chose d’important.
Nous avons lancé un appel à manifestation d’intérêt auprès des universités françaises. Nous leur avons proposé de candidater à une démarche structurée autour de six formats d’ateliers possibles : certains en totale autonomie, d’autres animés par l’équipe du débat. Nous avons conçu des formats clés en main, avec des fiches de restitution et des ressources, à partir des neuf grandes thématiques du débat, issues de notre étude de contexte. Ces thématiques couvrent notamment les TFA, les HA-VL via CIGEO, les FAVL qui aujourd’hui n’ont pas de filière, et plus largement les 125 types de déchets radioactifs pour lesquels il n’existe pas encore de solution.
Résultat : 35 universités ont répondu favorablement, et 32 se sont effectivement engagées. Nous accompagnons ces équipes selon leurs besoins : parfois en organisant des serious games, parfois en organisant des ateliers de controverse, ou encore des auditions d’acteurs. Nous avons également produit des corpus documentaires thématiques, construits avec l’aide des acteurs du secteur. Dans ce débat, tout a été co-construit : méthodologie, ressources, modalités… Nous savons que nous ne maîtrisons pas tout et nous avançons de manière humble, en nous appuyant sur l’expertise collective.
Le second dispositif pour intégrer cette dimension intergénérationnelle, c’est l’organisation d’un tribunal des générations futures, en partenariat avec Usbek & Rica. Il s’agit d’une mise en scène autour d’une question fondamentale : peut-on laisser les décisions sur la gestion des matières et déchets radioactifs aux seuls experts ?
Enfin, il y a le panel citoyen, auquel Missions Publiques contribue directement. Une vingtaine de citoyens, tirés au sort sur critères d’âge, de sexe et de localisation, y participent. Nous avons volontairement veillé à ce qu’il comporte une proportion significative de jeunes, et c’est le cas.
Missions Publiques. Certaines décisions du PNGMDR conditionnent directement la possibilité de poursuivre le nucléaire en France. Pourtant, le débat sur la politique énergétique de long terme ne se tient pas réellement dans ce cadre. Comment l’expliquez-vous ?
Julie Dumont. C’est un enjeu sensible : certaines décisions du PNGMDR conditionnent directement la possibilité de poursuivre le nucléaire en France.
Si la France arrêtait brutalement le nucléaire les matières aujourd’hui entreposées deviendraient des déchets, or les capacités de stockage prévues, notamment à CIGEO, ne suffiraient pas à absorber ces volumes supplémentaires. Inversement, la poursuite ou la relance du nucléaire augmente mécaniquement la production future de déchets.
Pourtant, le débat sur la politique énergétique de long terme ne se tient pas réellement dans ce cadre. Le PNGMDR arrive ainsi après un débat partiellement manquant : celui du choix stratégique entre poursuite, réduction ou sortie du nucléaire.
Aujourd’hui, la situation institutionnelle est paradoxale puisque la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) n’est pas encore publiée mais le Conseil de politique nucléaire a acté une relance. C’est-à-dire la prolongation du parc existant, plusieurs paires d’EPR en projet et l’émergence des SMR (Small Modular Reactors). Ces petits réacteurs introduisent une possible privatisation partielle du nucléaire, ainsi que des déchets dont la nature exacte reste encore incertaine, car les technologies sont nouvelles. Or, quels que soient les producteurs, tous les déchets finissent par relever de la responsabilité de l’Andra, sous contrôle de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR).
Missions Publiques. Finalement, ce dont débattent réellement les citoyens, est-ce « pour ou contre le nucléaire » ?
Julie Dumont. Contrairement à une idée répandue, le débat ne porte pas principalement sur la question : « Pour ou contre le nucléaire ? ». Car, quelle que soit la position, les déchets existent déjà et continueront d’exister pendant très longtemps.
Les citoyens débattent plutôt de la manière dont on gère les déchets actuels, de la façon dont on anticipe ceux qui vont arriver et des conséquences des choix énergétiques futurs sur les volumes à traiter.
Un autre point fortement discuté concerne la différence entre matières et déchets : certaines substances sont conservées dans l’espoir d’une réutilisation future, notamment via des réacteurs de nouvelle génération. Mais cette perspective est elle-même controversée. Des projets passés, comme Phénix ou Superphénix, n’ont pas abouti, et certains scientifiques estiment que la réutilisation industrielle à grande échelle reste très incertaine.
D’où une question récurrente dans le débat : peut-on raisonnablement entreposer des matières pendant des décennies en pariant sur des technologies qui ne sont pas encore opérationnelles ? Ou encore une autre question récurrente : En classant des matières en déchets, ne se sépare-t-on pas d’une ressource précieuse ?
Missions Publiques. Qu’est-ce que vous retenez personnellement de tous ces échanges ?
Julie Dumont. Nous avons été très bien accueillis pendant les entretiens, aussi bien par les partisans que par les opposants. J’ai trouvé beaucoup d’humanité dans les échanges, beaucoup de sérieux, et une vraie écoute de la part des acteurs envers la CPDP.
Un exemple très récent l’illustre bien : nous avons organisé un webinaire sur un sujet très complexe, la différence entre matières et déchets. Nous avions des doutes sur la pédagogie, mais les intervenants ont été remarquables. Ce qui semblait difficile d’accès s’est révélé passionnant, et c’est sans doute l’un des meilleurs webinaires que nous ayons eus. Les acteurs sont bons et pédagogues parce qu’ils savent qu’ils ont peu de temps pour se faire comprendre.
Je me souviens aussi d’une action menée sur une plage à Grand Palais : une manifestation artistique, des dessins dans le sable pour illustrer le caractère éphémère du débat en contraste avec la durée extrêmement longue des déchets radioactifs. Chaque fois qu’on abordait les gens, qu’on leur expliquait pourquoi nous étions là et en quoi consistait le débat, les discussions duraient facilement une demi-heure. Les questions n’en finissaient plus. C’est un sujet peu connu, mais dès qu’on l’explore, il donne envie d’en savoir davantage.
Ce sujet mérite qu’on s’y penche. Il touche à notre quotidien, souvent sans qu’on s’en rende compte, il suffit d’allumer la lumière pour s’en rappeler.






