Quatre ans après la fin de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, les panels citoyens sont devenus un outil régulier de participation démocratique, réunissant à chaque édition des centaines de participants pouvant s’exprimer dans les 24 langues officielles de l’Union européenne. Un défi rendu possible grâce au travail, souvent méconnu et pourtant crucial, des services d’interprétation de la Commission européenne. Quel bilan tirer depuis 2022, et quels nouveaux défis se posent aux interprètes ? Rencontre avec Colin Scicluna, Directeur général adjoint à la Direction générale des services de conférence et d’interprétation (SCIC) de la Commission européenne, pour qui multilinguisme et interprétation sont des exercices essentiels pour faire vivre la démocratie.
Missions Publiques. La Conférence sur l’avenir de l’Europe (CoFE) a représenté un défi sans précédent pour les services d’interprétation. Avec le recul, quelle serait selon vous la leçon la plus importante tirée de cette expérience ? Et dans quelle mesure vous en êtes-vous inspiré dans votre travail au SCIC aujourd’hui ?
Colin Scicluna. Cette expérience m’a offert une fenêtre précieuse sur ce monde et sur ce qui se passe en coulisses. La dimension multilingue de la Conférence a été assurée de différentes manières, en partie par les services de la Commission européenne, et en partie par ceux du Parlement européen. Les panels citoyens relevaient davantage du côté Commission, tandis que les plénières, tenues à Strasbourg, étaient principalement prises en charge par le Parlement européen.
L’un des aspects les plus importants de la Conférence était son caractère multilingue. Des citoyens ordinaires, peu habitués à évoluer dans le milieu politique ou à s’exprimer en public, ont été appelés à accomplir quelque chose d’assez extraordinaire. Le fait qu’ils aient pu le faire dans leur propre langue a été déterminant. Si nous avions limité la Conférence à une, deux ou trois langues, l’expérience aurait été tout autre, car elle aurait exclu une grande partie de la population qui n’aurait pas pu être entendue, laissant la parole à une élite. Ce qui, fondamentalement, n’est pas démocratique.
J’étais récemment en Italie, lors d’un événement consacré au multilinguisme et à la démocratie, et cette expérience m’a rappelé à quel point ces enjeux restent importants. J’ai échangé avec des élèves âgés de 14 à 18 ans et je leur ai demandé combien d’entre eux maîtrisaient une autre langue que leur langue d’origine. Moins de la moitié pouvait le faire. Ce constat dépasse largement le cas de l’Italie, puisqu’il existe encore de nombreuses régions en Europe où les personnes n’ont pas la possibilité d’apprendre d’autres langues, ou ne les maîtrisent pas à un niveau qui leur permette de se sentir à l’aise ou légitimes pour s’exprimer. C’est précisément pour cela que le multilinguisme a été, à mes yeux, l’une des dimensions les plus essentielles de la Conférence et ce qui en fait l’une de ses caractéristiques les plus distinctives, en permettant à chacun de participer pleinement, sans avoir à surmonter une barrière linguistique qui aurait pu freiner son engagement.
Sur le plan personnel, l’une des choses que j’ai retenues, c’est à quel point cet exercice était exigeant. Nous disposions d’interprètes pour les sessions formelles, mais une grande partie des échanges se déroulait aussi dans des moments plus informels. Dans ces espaces-là, c’est le secrétariat lui-même qui devait parfois intervenir pour faciliter le dialogue entre les participants. Nous avons réussi à réunir des personnes parlant plusieurs langues et à mettre en place une interprétation spontanée pour permettre à ceux qui, autrement, n’auraient pas pu le faire, de prendre part pleinement à ces échanges.
Plus largement, je pense que l’on mesure parfois difficilement le travail qui se cache derrière ce type d’événement et les résultats qu’il permet d’obtenir. On oublie souvent le temps consacré à la préparation, à la planification et à la coordination d’un projet d’une telle ampleur. Un exercice comme celui-ci est essentiel pour faire vivre la démocratie, mais il repose sur des moyens, des ressources et une organisation considérable. Rien de tout cela ne se fait naturellement ou automatiquement. C’est un effort collectif majeur dont la valeur n’est pas toujours pleinement reconnue.
"Le multilinguisme n'est pas un obstacle à la délibération. C'est le cadre délibératif qui doit apprendre à s'adapter à un environnement multilingue
Colin Scicluna
Directeur général adjoint à la Direction générale des services de conférence et d’interprétation (SCIC) de la Commission européenne
Missions Publiques. Quelles sont les différences concrètes entre une consultation menée dans une seule langue et une consultation multilingue de cette envergure ? Comment les interprètes garantissent-ils la qualité de la délibération ? Et en définitive, qu’apporte cette diversité linguistique au processus, et quels défis peut-elle poser ?
Colin Scicluna. La diversité linguistique façonne le processus délibératif, mais ses effets dépassent largement le cadre de la délibération elle-même. Ce que nous entendons de manière constante, c’est que les participants se sentent davantage européens et, pour certains, c’est la première fois qu’ils éprouvent réellement ce sentiment. Pour beaucoup, ces panels représentent la première occasion de traverser les frontières, de faire des rencontres et d’échanger véritablement avec des personnes venues d’autres pays. Dans les panels citoyens, les participants apprennent réellement à se connaître à travers les langues et les cultures. Or, l’un des effets les plus profonds des processus délibératifs est précisément ce sentiment renforcé de citoyenneté, qu’elle soit nationale, locale ou européenne. Les gens savent généralement expliquer ce que signifie être français, ou être parisien. Mais demandez-leur ce que signifie être européen : même ceux qui vivent et travaillent au quotidien au sein des institutions européennes peinent à le formuler. Ce type d’expérience aide les participants à percevoir et à ressentir cette identité de manière concrète, en partie à travers leur propre langue, et en partie en entendant les autres s’exprimer dans la leur.
À l’occasion de la Journée de l’Europe, le 9 mai, nous avons organisé une journée portes ouvertes à la Commission européenne. Parmi les activités proposées, les visiteurs pouvaient entrer dans des cabines d’interprétation et expérimenter le travail des interprètes en direct. Le dispositif a rencontré un vif succès et était l’un des espaces les plus fréquentés de la journée. Je me souviens d’un moment en particulier où je prononçais quelques remarques de clôture en maltais. Des personnes ont alors retiré leurs écouteurs, non pas parce qu’elles ne souhaitaient plus suivre, mais parce qu’elles voulaient écouter et découvrir cette langue qu’elles n’avaient jamais entendue auparavant. Ce geste avait quelque chose de très touchant. Il en va de même pour des langues comme l’estonien, le letton ou le slovène, rarement entendues au-delà de leurs frontières, et qui éveillent souvent chez ceux qui les découvrent une curiosité sincère. On retrouve ce même effet dans les panels citoyens : nous venons de pays très différents, nous pensons parfois être très éloignés les uns des autres, et pourtant, au fil des échanges, il apparaît que nous ne le sommes pas tant que cela.
Concernant les interprètes, travailler dans plusieurs langues et contextes différents fait partie intégrante de leur profession. La plupart d’entre eux maîtrisent plusieurs combinaisons linguistiques, ce qui confère au système d’interprétation une grande souplesse. Il existe néanmoins des situations dans lesquelles une interprétation directe s’avère impossible. Lorsqu’il s’agit, par exemple, de passer du maltais au finnois, il est rare de trouver un interprète capable d’assurer cette transition en une seule étape. C’est précisément dans ce type de situation qu’intervient l’interprétation en relais : un premier interprète traduit du maltais vers une langue pivot, généralement l’anglais ou le français, avant qu’un second ne prenne le relais pour restituer le message en finnois, ou dans toute autre langue nécessaire.
Il existe encore des doutes quant à la capacité des processus délibératifs à fonctionner dans un environnement multilingue. Certains estiment qu’au-delà de deux ou trois langues, comme en Belgique, au Canada ou en Suisse, cela devient impraticable. Nous avons, je crois, démontré le contraire, notamment à la suite de la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Bien sûr, cela a un coût en temps car l’interprétation ralentit naturellement les échanges et réduit quelque peu le temps disponible pour la délibération. Mais nos partenaires ont progressivement affiné leur méthodologie pour en limiter l’impact et tirer le meilleur parti de chaque moment d’échange.
Missions Publiques. Quels sont vos principaux défis aujourd’hui, notamment face à l’essor de l’intelligence artificielle dans la traduction et l’interprétation ? Comment votre service s’adapte-t-il, et quel avenir voyez-vous pour le métier d’interprète ?
Colin Scicluna. Les services d’interprétation font aujourd’hui face à de nombreux défis. L’un d’eux est la hausse des coûts et la concurrence croissante d’autres prestataires, dont certains proposent des services de moindre qualité. Dans les contextes officiels, et les panels citoyens en constituent un cas particulier, on entend souvent dire que la plupart des diplomates et des représentants officiels envoyés par leurs pays comprennent plusieurs langues, et qu’un multilinguisme intégral accompagné d’une large équipe d’interprètes serait donc superflu. Ce n’est pas le cas. Lorsqu’il s’agit de négocier des sujets particulièrement sensibles, les participants souhaitent pouvoir s’exprimer dans leur propre langue et avoir la garantie d’une interprétation de la plus haute qualité, sécurisée et confidentielle.
Le deuxième défi est technologique. Beaucoup pensent, à tort, que l’intelligence artificielle remplacera les interprètes humains dans un avenir proche. Ce n’est pas mon avis, même si cela pourrait éventuellement arriver un jour. Pour certains types de réunions où les délégués lisent des discours préparés, la technologie peut certes être une aide précieuse. Mais dans des négociations hautement sensibles ou confidentielles, ou face à des intervenants dont le discours est très spontané et peu structuré, ce que j’ai souvent observé dans les panels citoyens, l’intelligence artificielle atteint rapidement ses limites.
C’est précisément là que la dimension humaine reste irremplaçable : la capacité à lire le langage corporel et à se concentrer pleinement sur l’individu est essentielle. L’interprétation comporte aussi une dimension presque théâtrale. L’interprète doit, dans une certaine mesure, incarner la personne qu’il traduit. Si un orateur s’emballe, élève la voix ou fait preuve d’humour, l’interprète doit restituer la même énergie et la même émotion. C’est un défi que la technologie ne parvient pas encore à relever.
Certains interprètes ressentent une forme d’inquiétude face à ces évolutions, et la profession va sans doute se transformer. Mais nous préférons considérer la technologie comme un outil au service des interprètes humains plutôt que comme un substitut.
L’un des problèmes les plus insidieux liés aux progrès de l’intelligence artificielle est d’ailleurs qu’elle devient de plus en plus capable de se tromper de manière convaincante. Lorsqu’une phrase est incohérente ou incompréhensible, l’erreur est évidente. Mais lorsqu’elle paraît correcte tout en étant factuellement fausse, le risque est bien plus grand, car elle peut passer inaperçue.
En bref, traduire et interpréter, ce n’est pas la même chose. L’intelligence artificielle peut traduire des mots, mais elle ne sait pas encore lire un silence, saisir une ironie ou ressentir l’émotion derrière une phrase. C’est précisément là que réside toute la richesse des langues et des cultures, et c’est précisément là qu’elle trouve encore ses limites.






