Au lycée, Julienne Alexis Joven se rêvait journaliste. Elle voulait raconter des histoires, donner à voir le réel, faire entendre des voix. Avec le temps, ce désir n’a pas disparu : il s’est déplacé. Plutôt que de parler à la place des autres, elle a choisi de créer les conditions pour qu’ils puissent parler eux-mêmes. Originaire des Philippines, Julienne Alexis Joven est aujourd’hui designer, entrepreneuse, chercheuse et actrice engagée de la participation citoyenne. Portrait d’une nouvelle fellows de Missions Publiques.
Le parcours de Julienne se déploie à la croisée du monde associatif, des institutions publiques et de la recherche académique. Une trajectoire multiple, mais un fil rouge très net : renforcer la participation des citoyens, en particulier celle des jeunes, à la gouvernance et aux politiques publiques qui les concernent.
Julienne a grandi aux Philippines et s’est très tôt engagée dans la vie scolaire, où elle a été élue déléguée. Le contexte de son pays a joué un rôle déterminant dans son engagement. Elle décrit un pays où elle se sent à la fois chanceuse et privilégiée d’avoir été formée aux enjeux civiques, tout en restant lucide face aux limites du système.
Depuis la chute de la dictature dans les années 1980, les Philippines ont retrouvé un cadre démocratique, mais celui-ci demeure fragile. Le pays est souvent décrit comme une démocratie partiellement libre, traversée par la montée du populisme, la persistance des dynasties politiques et une défiance croissante envers les institutions. Les Philippines disposent pourtant d’une structure démocratique vivante, avec des espaces d’engagement à plusieurs échelles, notamment les barangays, ces unités de gouvernance locale où les citoyens peuvent faire remonter directement leurs préoccupations. La société civile y est active, et de nombreux jeunes s’engagent tôt.
Mais cette vitalité coexiste avec des fragilités profondes. La mise en œuvre des politiques publiques reste inégale, l’espace civique tend à se réduire, les dynasties politiques continuent de structurer le pouvoir, et le pays connaît une montée du populisme, accompagnée d’une fatigue démocratique nourrie par des promesses politiques non tenues. Héritées en partie de son histoire politique, notamment de la dictature des années 1970, ces tensions alimentent une défiance durable envers les institutions et freinent la participation politique des jeunes générations.
C’est dans ce contexte, et surtout nourrie par ses expériences professionnelles, que Julienne s’intéresse à la participation citoyenne et à la manière dont les politiques publiques sont mises en œuvre.
Avant de se tourner vers le design et la participation citoyenne, elle commence sa carrière dans la communication, au sein du ministère philippin du Développement social. Elle y observe de près les enjeux de mise en œuvre de l’action publique et contribue notamment à la valorisation de programmes de protection sociale, dont le programme Pantawid Pamilyang Pilipino, un dispositif d’allocations conditionnelles destiné aux familles les plus modestes.
Cette expérience marque un tournant. Julienne prend conscience que de nombreuses solutions existent déjà, mais restent invisibles pour celles et ceux qui pourraient en avoir besoin. Elle comprend alors que le défi de l’action publique ne réside pas seulement dans l’idée et la conception des politiques, mais aussi dans leur mise en œuvre, leur lisibilité et leur capacité à inspirer confiance.
À partir de ce constat, sa carrière prend un tournant vers le design. Encore dans sa vingtaine, elle se lance dans l’entrepreneuriat en créant Fennel, une agence de design social cofondée avec des amis de promotion. Le projet est d’abord pensé comme une agence de communication, avant de s’orienter rapidement vers des services de design : conception d’outils, de boîtes à outils, de campagnes et de supports pour des organisations aux missions variées, allant de l’Organisation internationale du travail à Greenpeace, en passant par des collectivités locales et des ministères.
Parmi les projets les plus marquants de Fennel figure le lancement, en 2016, de l’une des premières campagnes nationales en faveur de la santé mentale aux Philippines. L’organisation a également permis de concevoir un programme d’engagement politique visant à faire remonter les voix sectorielles au rang de priorités des élections nationales. Elle s’engage ainsi sur des causes très diverses, allant de l’environnement à l’éducation, en passant par la technologie.

Progressivement, c’est dans le champ de la jeunesse que Julienne inscrit durablement son engagement. Les Philippines comptent en effet une population très jeune (environ 30 % ont entre 15 et 30 ans) ce qui rend la question de la participation des jeunes générations à la vie politique d’autant plus essentielle.
Elle cofonde alors l’ONG Hiraya, une organisation dédiée à la participation civique et politique des jeunes. L’objectif d’Hiraya (qui s’appelait au départ Hiraya Kabataan (kabataan signifiant « jeunesse » en filipino) est d’encourager les jeunes Philippins à s’engager davantage dans la vie publique et politique, en leur offrant des espaces pour participer et comprendre le rôle qu’ils peuvent y jouer. À travers Hiraya, elle participe notamment à des programmes de formation destinés aux jeunes élus du Sangguniang Kabataan, une institution singulière aux Philippines qui regroupe des conseils de la jeunesse. Dans ce cadre, il est possible d’accéder à des fonctions publiques dès l’âge de 18 ans, mais ces responsabilités nécessitent un accompagnement adapté. Le programme Sangguniang Kabataan Academy Initiative (SKAI) visait ainsi à leur permettre de mieux comprendre leurs missions, les outils à leur disposition et les institutions avec lesquelles collaborer.
Julienne y introduit des méthodes de design centré sur l’humain, en organisant des ateliers fondés sur l’enquête de terrain : les jeunes élus allaient interroger directement les habitants, identifier les problèmes les plus urgents dans leur quartier, puis construire leurs plans d’action à partir de ces retours. Une manière concrète de déplacer le pouvoir vers celles et ceux qu’il concerne.
Elle quitte ensuite les Philippines pour poursuivre ses études à Milan, en Italie, où elle est aujourd’hui installée. Elle y obtient un master en conception de systèmes de produits et services au Politecnico di Milano, où elle approfondit ses connaissances en pensée systémique, en design de services et en conception participative, notamment dans les domaines de l’innovation institutionnelle et politique.
Elle consacre sa thèse à la conception de systèmes visant à renforcer les voies de participation des jeunes, notamment dans le cadre de la gouvernance et des institutions publiques. Elle s’y intéresse à la suite d’une opportunité concrète : la volonté du gouvernement philippin de réviser la loi RA 8044 sur la jeunesse.
D’abord posé comme un problème d’apathie, l’enjeu est requalifié par ses recherches. À partir d’enquêtes de terrain et d’entretiens, elle montre que la faible participation des jeunes ne relève pas d’un manque d’intérêt, mais d’un problème de conception du système. Ses travaux révèlent que les jeunes ne sont pas indifférents : ils parlent politique avec leur famille, connaissent leurs droits, réagissent aux injustices et à la corruption. Mais ils se heurtent à des institutions qui produisent rarement des résultats tangibles : peu de retours, peu d’ouverture, des dynasties politiques qui verrouillent les perspectives, et parfois la peur d’être stigmatisé ou étiqueté comme « ennemi de l’État » s’ils s’engagent. Dans ces conditions, pourquoi participer ?
Son travail vise ainsi à recoudre les morceaux du système : imaginer des mécanismes où chaque contribution citoyenne laisse une trace, produit un retour, entraîne un effet mesurable. Ses recherches alimentent aujourd’hui une ambition claire : moderniser les outils de participation, mieux exploiter les plateformes numériques et instaurer un véritable suivi d’impact, pour que l’engagement ne se perde pas dans le vide.
Depuis Milan, Julienne observe à distance l’évolution de son pays sans jamais s’en détacher. Elle continue de travailler avec l’équipe d’Hiraya, participe à la campagne contre les dynasties politiques et poursuit en parallèle son activité de designeuse de produits en entreprise. Son parcours, à la fois impressionnant et varié, résume bien sa trajectoire. Elle n’a pas abandonné son désir initial de raconter le monde et ses histoires. Avec le temps, elle a compris que son rôle n’était pas d’être la voix des autres, mais de créer les conditions pour que chacun puisse prendre la parole et être écouté.






